Attention, phrases longues, prenez une grande respiration avant de lire ce qui suit.
Depuis que j’ai annoncé ma grossesse au boulot, une fois passés le commentaire habituel de ceux qui n’aiment pas être pris au dépourvus, ce fameux “je le savais” ¤ Ah bon, alors pourquoi cet air de surprise, et pourquoi ça n’avait pas l’air de te déranger de me faire porter des colis lourds ? ¤, les chuchotements qui s’arrêtent de manière suspecte quand j’entre dans une pièce, l’apathie presque rassurante de ceux qui accueillent la nouvelle avec un œil torve, et les quelques “c’est vrai ? chouette !” de ceux qui ne sont ni enragés de la vie, ni dégoûtés par le bonheur des autres, qui s’en foutent parce que mon absence n’aura pas de répercussion sur leur propre boulot, l’étonnement souvent mal feint de ceux qui ont appris par ragots mais qui veulent jouer les ignorants, et les vraies félicitations de ceux qui m’aiment bien et sont heureux pour moi, j’ai vite eu l’impression que ma vie, mon corps, mon ventre basculaient dans le domaine public.
Je vous passe les réflexions du genre “Alors, maintenant que tu es mariée, tu t’es dit que c’est permis ? Allez, youp-la-boum ?” ou “Alors, ça faisait longtemps que tu essayais ou c’est arrivé comme ça ?” ou “Tu le sais depuis quand ?” qui seraient déjà bizarres venant de collègues avec qui je n’ai pas d’affinités, mais qui frôlent carrément la prise de renseignements “tout ce que vous dites ici sera retenu subrepticement mais effectivement contre vous” quand elles émanent de ma chef directe.
Elle aurait tout aussi bien pu me dire : “alors, depuis combien de temps tu prévois de nous faire un bébé dans le dos, hein, grande garce, c’est pas comme ça que je vais pouvoir te pousser à la démission ! Il ne me reste plus qu’à continuer à te demander d’exécuter des tâches bien chiantes, avec des délais de maboule, sans jamais parler d’augmentations et te reprocher de tirer la tronche 50% du temps, même quand tu affiches un sourire ultra-brite en toutes circonstances (deuil, maladie des proches, anémie grave), sans jamais te plaindre ¤ en dehors de ton blog ¤. De toutes les façons, t’es tellement conne, tu n’as même pas relevé quand quelques mois après, pour t’envoyer dans le placard de la ménopause, j’ai invoqué — en totale contradiction avec mes propos antérieurs, je le sais, mais je dis ce qui m’ararnge — ta bonne humeur à toute épreuve ; d’ailleurs, ça te plaît de donner des cours d’informatique à des gâteuses qui se plaignent tout le temps ?”, ouais, elle aurait pu dire ça, au moins, j’aurais apprécié sa franchise.
Je me contente de rester vague dans mes réponses en disant : “c’est arrivé, c’est arrivé…”, “j’ai su depuis hof… longtemps”, et ma préférée “oui, j’ai découvert les joies de l’intimité depuis le mariage”. Ce genre d’humour semble avoir le pouvoir de stopper la curiosité des gens.
Qu’on regarde mon ventre en tentant d’être discret, qu’on me demande le sexe (je ne saurai pas avant un mois et demi) ou si j’ai des prénoms en tête ou si j’ai une préférence pour une fille ou un garçon, si je vais bien, si tout se passe bien, si je suis heureuse, si mon mari, nos familles le sont aussi, si ça me fait drôle, si je le sens bouger, tout ça, ça ne me pose aucun problème : ces questions appartiennent pour moi au registre poli et badin des discussions supportables quand à la grossesse, cet état soulevant, je le constate, toujours une foule d’interrogations pour ceux qui sont passés par là, et les autres aussi.
Mais que ma chef (qui a gentiment indiqué la sortie à 4 personnes depuis le mois d’avril) me pose des questions qui touchent à des domaines plus intimes comme la “facilité” d’avoir un enfant, sachant que c’est souvent un sujet très douloureux pour nombre de couples, qu’elle prétende faire amie-amie avec moi juste pour me soutirer des informations, qu’elle enrobe tout ça d’humour, ça me fout les boules.
Ces gens ne sont pas mes amis, juste des collègues que j’ai du mal à tolérer souvent tant leur hypocrisie cousue de fil blanc, leurs petites manipulations, leur plaisir à lancer des rumeurs juste pour savourer les dommages qu’elles produiront, leur incapacité à vivre en dehors des enjeux du travail, tout ça, tout ça, me filent la gerbe.
¤ Bref, maintenant je comprends mieux pourquoi la fantasque Mademoisele C., une ancienne collègue, répondait à qui lui demandait si elle avait voulu d’un enfant depuis longtemps : “ça nous a pris comme une envie de pisser”. Précisons que nous enchaînions à l’époque les vagues saisonnnières de départs plus ou moins volontaires et son poste était comme tant d’autres, menacé. Elle a bien fait la maline, en plus, après son congé maternité, elle s’est barrée pour suivre son mari en Orient, loin des turpitudes de la vie en agence… ¤
Heureusement, au-dessus de cette mélée crasse, il y a quelques personnes qui sont sympa, ils peuvent me poser les mêmes questions que ma chef et ça ne m’embêtera pas plus que ça, et si je suis gênée pour leur répondre, au moins, je peux leur dire clairement sans qu’ils ne s’en formalisent. Ceux-là ont l’air vraiment sincère et ont même tendance à ne plus me parler que de cette grossesse en bêtifiant quand ils me parlent ou en s’adressant carrément à mon ventre. On m’avait prévenue. Je savais que mon bide allait concentrer toutes les attentions, bonnes ou mauvaises…
Je sais que je ne suis plus vraiment la même maintenant, mais avant de me transformer en culbuto puis en mère, j’aimerais être encore un peu tranquille.
Aussi je suis tentée de jurer de plus belle quand on me dit qu’il faudra m’habituer à ne plus dire de gros mots (moi qui en dis si peu d’habitude à part l’occasionnel “pµtain”), de changer de conversation quand une mère évoque son épisiotomie, et de transformer la réplique d’Adriana K. en “regardez-moi dans les yeux, pas au niveau du nombril”.
D’ailleurs, celui-ci commence à se montrer dangereusement, menaçant de sortir complètement ¤ à mon grand désarroi car je ne supporte pas qu’on me touche le “bibic” comme on dit chez moi ¤. Donc, ceux qui veulent me toucher le bide peuvent toujours… se toucher.
Peut-être que quand l’enfant bougera, je n’aurai qu’une envie : plaquer la première main qui passe contre mon abdomen gonflé. Pour l’instant, la simple perspective que quelqu’un d’autre que mon mari (ou ma mère ou mon frère, voire mes beaux-parents ¤ mais à mon avis, ceux-là sont tellement respectueux qu’il faudrait les forcer à me toucher ¤) pose ses doigts sur moi pour me palper l’utérus ¤ MON UTERUS !!! ¤ et sentir les ruades de son occupant me donne envie d’ouvrir la boîte-à-baffes ¤ le grand modèle de boîte-à-baffes ¤. Comme si on ne passait pas assez de temps comme ça à se faire ausculter, questionner, et analyser urine et sang.
Bon, je relis un peu les paragraphes précédents et je me dis que je vais passer pour une parano qui vit mal sa grossesse, alors que c’est faux : je suis une parano qui vit bien sa grossesse. D’ailleurs, mardi, j’ai vu les battements de coeur du bébé sur le voltmètre ¤ c’est comme ça que j’appelle le Dopple portatif, ça me rappelle mes cours de physique au collège ¤ et il pétait la forme, par contre j’abrite un enfant qui refuse de se faire interviewer : j’ai bien vu le rythme cardiaque capté par le voltmètre, mais pas moyen d’entendre le petit coeur, bébé s’amusait à nous échapper comme une savonnette.
C’est con, mais ça me fait rire de savoir que j’ai un enfant insaisissable. ¤ Comment ça, ça me fera certainement moins marrer quand je lui courrai après partout dans la maison, essayant de lui faire enfiler son pyjama ? ¤
vous, ici ?