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La réunion commence à l’heure, gage d’une fin arrivant à peu près à l’heure prévue.
Ca rend tout le monde nerveux de me voir prendre des notes alors que personne n’a vraiment commencé à parler… Je profite des quelques secondes que me confère ce pouvoir artificiel basé sur l’esbroufe.
Il faut que je pense à lister les expressions les plus récurrentes de la journée.
En lice : « and so on », « per se », « reinvent the wheel », « I have a stupid question ».
Note pour plus tard : secouer son mouchoir encore humide de la morve de la matinée, alors qu’on prend la parole pour défendre son projet est une très très mauvaise idée, c’est mauvais pour le discours, pour l’image, ça affaiblit l’argumentation et hypnotise l’auditoire sur un détail peu ragoûtant.
Taper du pied pour marquer la mesure d’une chanson qu’on a en tête, c’est bien plus discret que de se dandiner sur sa chaise.
Je devrais penser à embaucher un stagiaire vraiment nul et incompétent qui se noie dans un verre d’eau ; ainsi, il pourrait m’appeler environ une fois par heure, pour l’aider sur des trucs à la con, ce qui me permettrait de m’absenter histoire de dégourdir mes jambes, boire un verre d’eau, faire un peu de Tai-chi, et revenir en n’ayant rien loupé d’intéressant.
“Enough is enough, it’s enough, I want him out, I want him out of that door! » Tape du pied, rappelle-toi, dandinement non, pied marquant la mesure discrètement, oui. Merde, ce mouvement de tête m’a trahie je crois.
Nouvelles statistiques : sur les 7 participants, 3 portent des pantalons de toile (non jean), 2 portent des pantalons en velours côtelé, 2 paires de jean sont aussi à noter.
Dans les hauts on dénombre : 3 chemises à carreaux, 4 pulls, 1 chemise à rayures.
Tiens, je n’ai pas encore sombré dans un état de somnolence qui me fait exécuter de respectueuses salutations à la table,toutes les cinq minutes. Ma digestion se passe sans encombres.
Se gratter l’aine à travers la poche de son jean, c’est pas du tout, mais alors pas classe du tout ! Non.
Apparemment, se balancer sur les pieds arrière de sa chaise est une maladie contagieuse contre laquelle j’ai été immunisée, ou alors elle n’atteint que les hommes, car je suis la seule à être assise correctement, à ne pas accélérer l’érosion de la chaise et à en tordre prématurément la structure métallique.
J’ai un indice quant aux convictions religieuses de l’un des participants : il a un petit bracelet de fil rouge. C’est donc un… fan de Madonna, ou de Nolwenn Leroy ! Non, c’est forcément Madonna, le fil est délavé.
Hmm…Ce cas est très intéressant, je sens qu’il a un bon potentiel, et on peut le déployer à court terme.
Hmm… Cette odeur est très écoeurante, je sens que ça pue vraiment, et on peut dire sans hésiter circonscrire le cercle des responsables à ceux qui ont le plus d’heures de réunion à leur actif… ce sont eux qui ont le moins de contrôle sur leur sphincter. Ah, le scélérat, péter alors que l’air est en circuit fermé, que la clim’ fixe les odeurs sur les vêtements, et que j’ai les muqueuses sensibles.
Après une pause de 10 minutes, une question, venue de nulle part, tombe comme un couperet : « mais, qu’est-ce que c’est au juste, heu… K+ ? » (K+ est le super produit qui va révolutionner la boîte, rapporter du business, et changer la face du monde. A part ça, on n’en parle jamais que depuis… 3 ans dans la boîte. Bon, voilà)
Cette question signifie que les près de 52 heures de réunion (dont 20 de blagues et plaisanteries, 24 de brainstorm vaseux, 3 de « déjeuners de travail » où l’on ne fait pas avancer le schmilblick parce qu’on a la bouche pleine ou qu’on se plaint de la lenteur du service, 4 de pauses oisives, et la pauvre heure de réflexion effective restante) n’ont servi à rien. Comme je suis surprise ! Ca veut dire qu’il faudra vraiment s’y mettre un jour. Parce que c’est un peu un projet d’entreprise qui est supposé être fédérateur et porteur de tous les espoirs de développement de la boîte (comprendre : des actionnaires et du sacro-saint Board).
NB: Toujours passer sa tenue en revue quand on sort des WC, quitte à vérifier mentalement les items d’une check-list qui comportera en priorité :
Braguette remontée,
Ceinture à tous les passants,
Extrémité de la ceinture bien calée (afin d’éviter tout pendouillement),
Tous les pans du haut sont du même côté du bas ( à l’intérieur ou à l’extérieur, mais pas les deux).
Plus on décide d’aller vite dans cette réunion, plus on ralentit, quand on se dit, bon, on va passer 3 minutes sur ce sujet, on en passe 30. Essayons la psychologie inversée : je lance un « et si on passait un peu plus de temps à définir les enjeux relatifs à ce projet ? » très innocent. Je reçois un « Non, je pense que tout le monde a compris là, non ? ». Héhéhé… Mission accomplie.
Enfin, je rentre je tape ce post sans fin et prive mon chéri de ma présence entière et dévouée. J’arrête, je dois sauver notre couple…
2004-11-15 22:21
Aujourd’hui reunión toute la journée, en dos partes. Demain, reunión aussi, toute la journée.
Voici, livrées pour vous, les réflexions qui ont trotté dans ma pequeña cabeza ce matin.
Reunión – Primera parte : La Mañana
J’ai des oreilles microscopiques en comparaison avec les autres participants, logiquement, tout le monde est mieux armé que moi pour écouter et entendre, pourtant, malgré ces lobes imposants et ces pavillons qui ressemblent à des gouffres, à des cavernes, personne n’écoute personne. (Mais il faut préciser que j’ai de très petites oreilles vraiment par rapport au reste de mon corps.)
L’anglais, langue official de la reunión est massacré, mais cette mise à mort donne lieu à d’intéressantes traductions spontanées :
- C’est une très bonne pièce d’identité (That’s a very good ID/idea).
- J’ai un visage énorme en cette proposition (I have enormous face/faith in this proposition).
- Ce projet détient le cas du futur, je coule (This project holds the case/keys to the future, I sink/think).
Le seul véritable Anglais du groupe a du mal à suivre. Certaines langues seront tellement nouées d’ici le déjeuner qu’il faudra une bonne heure pour tout démêler.
Comment se lave une cravate et à quelle fréquence ? Les pressings devrait lancer des offres promotionnelles : pour 4 chemises nettoyées, 1 entretien de cravate offert. Ca marcherait, j’en suis sûre, il y a un bon marché, rien que dans cette salle.
Qui veut jouer au plus con ? Ca marche pour détruire les idées d’autrui (et je ne parle pas de faire l’avocat du diable, non, non, non, je parle de jouer au con de base), mais après, c’est moins évident de faire le petit coq de basse-cour (en ferme expérimentale) pour imposer ses propositions de génie.
Tiens, il est 10h30 ! Ouais !
« Lala la la la la la la la lala lala laaaa I just can’t get you out of my head… Boy your love… » bon, il faut que j’arrête de gigoter sur ma chaise au son entêtant de Kylie Minogue qui n’est pourtant que dans ma tête, ça va finir par devenir louche, témoin, ce regard en coin que me lance mon voisin.
Tiens, déjà 11 heures et pas encore de blagues grivoises, ni de commentaires emphatiques sur mes nouvelles Puma rouges ? … Ah oui, c’est vrai, les commerciaux sont en minorité aujourd’hui.
Bon, là, ça y est on va passer au vote de chaque proposition , et chacun donne son avis tour à tour. On aurait dit une Douma priée de voter une loi sous les yeux bienveillants de Gorbatchev et Khrouchtchev, entourés de Gardes Rouges souriants.
Je devrais peut-être envisager la chirurgie esthétique, car apparemment, l’abus de reuniones où tout le monde reste confortablement assis rend e séant pur le moins plat.
En banlieue parisienne, il existe encore des personnes respectables (de gens qui ne font pas partie le caste de l’autoproclamée « caille-ra » j’entends), qui n’arbore pas une jambe de jogging plus retroussée (voire pas de jogging du tout) et qui portent des fringues Lacoste. Dingue !
Tout objet phallique peut exercer une fascination féroce sur les hommes qui le vénèrent et souhaitent secrètement s’en approprier les qualités –comme certaines tribus polynésiennes mangeaient les yeux de leurs ennemis vaincus pour absorber leur mana : il peut s’agir d’un manche déboîté d’une manivelle pour actionner les volets, ou d’un marqueur indélébile dont la pointe terminera invariablement sur un tableau blanc (il y a toujours un con qui s’évertue à mélanger les marqueurs du paperboard et du tableau blanc, et toujours quelqu’un d’encore plus con qui ne vérifie pas avec quoi il écrit sur le tableau blanc, bien que les marqueurs soient différentiables par la couleur de leur corps et par, l’inscription écrite lisiblement dessus).
Sur 7 présents :
- 1 femme, 6 hommes
- 5 binoclards
- 5 groupes ethniques représentés (Asiatique, Européen du Sud, Européen du Nord, Indien, Caribéen)
Est-ce que l’amour des statistiques justifie que je demande à tous ces gens autour de la table leur(s) préférence(s) sexuelle(s) et leurs croyances religieuses s’ils en ont ? Peut-être pendant le break…
Déjà 12h20, je n’ai pas encore faim, cela signifie-t-il que mon ventre s’est enfin réhabitué à l’heure d’hiver ? D’ici quelques heures, je suis certaine qu’il voudra participer au débat et manifester sa désapprobation par un gargouillement obscène.
Le besoin pour ce produit est-il exprimé ? Existe-t-il ?
La réponse concernant mon envie de faire pipi marque 2 points pour chaque question, j’en ajoute 3 de plus en bonus car ce besoin risque de se faire de plus en plus présent dans un futur extrêmement proche.
Ah ! De la musique — un mobile qui sonne en pleine reunión — c’est une virgule musicale et un apport de bien-être et de détente non négligeable.
Penser à mettre mon CV à jour pour changer de taf.
*utain, il arrive ou quoi le moment où on va bouffer… Si ça continue, je bouffe l’œil de Gorby pour lui faire comprendre que j’ai une dalle monstre.
Enfin, l’heure de la liberación a sonné, amigos… Toca la campana de la liberación.
La suite du compte-rendu informel de la reunión plus tard… j’y retourne. Hasta la victoria siempre…
2004-11-15 14:02

vous, ici ?