Quand le téléphone de neuneu sonne, il le laisse sonner au moins deux fois.
La première sonnerie amène l’incrédulité (la sienne, la nôtre). Ce premier son ne lui est familier que parce qu’il a l’habitude d’entendre nos amis et collègues nous appeler pour nous convier à des événements sociaux à caractère hautement festif (déjeuner dans le bistrot du coin, partie de flipper dans le bistrot d’en face, distribution gratuite de chouquettes, découverte du dernier gadget électronique à la mode, ou partage des émotions provoquées par le dernier petit film téléchargé qui montre un chat espiègle tapant sur la tête d’un enfant trop taquin…). Mais en général, cette mélodie étrange sort de NOS téléphones à nous autres, personnes appréciées dans la société pour notre convivialité, nos bons mots, nos bons plans, notre caractère, notre bonne tenue en société, et toutes ces rasions qui font de nous des êtres charmants, ou à défaut avec qui il est agréable de passer quelque temps.
Là, il se refuse tout bonnement à penser que quelqu’un est vraiment en train de chercher à le joindre. Il avait presque oublié l’emplacement sur son bural de cette petite chose d’où sort la voix des gens qui ne veulent s’infliger ni la vision d’horreur de sa petite tête à grandes oreilles posée sur ce corps ingrat, ni son bla-bla indigeste et bégayant.
Pris d’une fulgurence au souvenir de l’endroit où il a rangé le téléphone, il échappe de peu au torticolis en tournant violemment la tête pour se concentrer sur la machine à parler : le téléphone. Il doit exercer son pouvoir de Jedi pour convaincre le téléphone de chanter encore une fois, une seule petite fois encore…
Le laps s’écoulant entre les deux sonneries voit se succéder dans son petit corps de pré-adolescent portant en cachette les vêtements de papa avec les bijoux de maman pour voir comment ça fera quand il sera plus grand :
- le doute,
et s’il ne sonnait plus ce fichu téléphone auquel sont raccrochés tous mes espoirs d’être un jour accepté parmi les humains ?
- l’agacement,
et si on m’appelait pour me demander un énième détail technique ?
- le désespoir,
et s’il ne sonnait plus jamais ? Plus jamais de la vie ?
- l’espoir,
s’il sonne, je pourrais peut-être aller m’enfermer dans les WC pendant 30 secondes, le temps de faire ma petite affaire…
- la lucidité,
je ne suis qu’une sous-merde.
Mais arrive la deuxième sonnerie, il se remet de son excitation, serre les jambes pour masquer un début d’érection et jette un regard triomphant à tout le monde autour… « Hé hé, mais mais qui m’appelle donc les amis ? » chantonne-t-il rasséréné. Personne ne répond, normal, on n’est pas des voyants, et , j’allais oublier, il n’a pas d’« amis ».
Il saisit le combiné — poussiéreux — puis attend quelques secondes, comme s’il était occupé par une autre discussion (mais c’est qu’il affine sa technique, le bougre !), toussote pour se donner de la contenance, et se lance. Là, voilà, il répond, avec sa voix la plus forte et la plus grave – je l’imagine le soir en train de soigner sa gorge douloureuse à force de se faire passer pour un garçon post-pubère, je le vois en train de souffrir atrocement en se faisant des piqûres de testostérone direct dans la carotide pour simuler un peu de cette virilité qu’il a désespéré de jamais conquérir naturellement.
Il articule exagérément le nom de l’infortuné correspondant, histoire que tout le monde sache qui a besoin de lui.
Il déblatère pendant trois minutes son long et creux monologue.
L’interlocuteur déclare forfait, la discussion prend fin.
Il est heureux, il s’absente pour aller aux WC.
Il en revient, soulagé, allégé.
Encore une foutue bonne journée.
2004-11-23 12:36

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