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Quand ?

Ce matin

Où ?

Dans le bus

Qui ?

Le petit vieux handicapé avec son pantalon tout souillé, qui râle quand on ne lui cède pas la place  « en raison de [sa] maladie », qui râle quand on lui cède la place « parce qu[il peut] encore rester debout, [il n’est] pas encore mort », qui râle quand on veut l’aider à sortir du bus car sa jambe plus courte que l’autre et son dos archivoûté inspirent aux gens de soudains accès de solidarité — à moins que ce ne soit de la pitié ou la culpabilité d’avoir laissé Mamie crever pendant la canicule 2003 – qui râle aussi quand on passe trop près de lui en sortant, sachant que son périmètre de sécurité établit ses contours à un mètre autour de son hideuse personne – je le soupçonne d’ailleurs d’utiliser ses odeurs corporelles comme arme de répulsion vis-à-vis des autres usagers – bref, autant dire que sur ce trajet que nous partageons du début à la fin pendant près de 20 minutes, il est en rogne toutes les 5 minutes. Une vraie purge quoi…

Le personnage est planté je crois, il ne manque rien. Ah, si, quand il râle, il gueule.

Voilà.

¤ Pour ma part, son dos voûté et ses jambes inégales ne m’inspirent plus rien qu’un surnom bien mérité « Tonton Daniel » et de l’agacement, j’ai dépassé en juin, je me rappelle, le stade de la peine et de la compassion. ¤

Alors, ce matin, en le voyant sortir du café d’en bas et se diriger vers l’arrêt du bus, j’ai roulé de gros yeux vers le ciel et prié, prié pour qu’il n’ai pas le temps d’arriver à l’abribus à temps pour chopper le même véhicule que moi.

Hélas, hélas, trois fois hélas…
Un peu moins d’une minute avant que le bus s’arrête à notre hauteur, son pas traînant l’annonçait.

Désespérée, je suis montée à sa suite (ah, oui, il faut aussi toujours le laisser entrer le premier, quoi qu’il arrive, quelle que soit sa position dans la ligne d’attente…UNE PUUUUUUUUURGE), vissant les écouteurs de mon nouveau « empiithriii-plèyâ » (« lecteur mp3 » pour les francophiles technophobes) dans mes (petites et ridicules, oui, oui) oreilles.

Pas de place assise dans la partie avant du bus, ça va le faire suer, c’est une petite victoire pour mon moi mesquin (eh ouais, je suis comme ça !).

Mais au lieu de déloger un usager sympa (il s’en prend toujours à ceux qui ont l’air gentil, pas con non plus, l’enfoiré !) en lui faisant montre de sa mauvaise humeur soutenue par la force de frappe d’une haleine de petit fennec crevé depuis 2 jours, il se dirige d’un pas presque guilleret mais asymétrique vers le fond du bus, la « rotonde »,  et y prend place.

Et pendant tout le trajet, il ne pipe mot.

Pourtant, un mec écoutait sa musique à fond juste à côté de lui.
Pourtant, la terre entière l’a effleuré en se levant pour sortir.
Pourtant le chauffeur freinait brutalement.

 

Mais rien.

 

Rien de rien.

 

Je me dis que Tonton Daniel doit être heureux, qu’il a probablement trouvé une aide à domicile qui sait le dompter, ou il a appris la veille l’existence des talonnettes, je sais pas, moi ! Il y a un truc le rend supportable en tout cas.

 

Et là, je surprend en regardant par la vitre un mec qui attend de traverser en dansant. Plus loin, je remarque un autre type, la quarantaine, pas hype, limite ringard, qui pilote sa trottinette comme un Schumacher du macadam parisien. Je vois des gens dehors totalement gelés, le nez rouge dépassant de l’écharpe, mais tellement heureux malgré ce zéro degré ou s’entête le mercure ce matin.
Je vois des gens heureux et je me dis qu’on est jeudi, que demain soir, c’est le week-end. Que j’ai un boulot dont je ne peux pas trop me plaindre, que j’ai une bonne santé en ce moment, que j’ai un Jules génial, qu’aucun distributeur n’a avalé ma carte bleue au cours des derniers 12 mois… Je me dis que la vie est cool et que même si je peux toujours trouver des trucs qui ne vont pas à tout, je vis une existence plutôt cool.

 

Et là… un signe !

 

Je vois l’enseigne rose clair de ce petit restal qui dit en toutes lettres « LA VIE EST BELLE ».

Oui, la vie est belle.

 

Je passe devant ce restal tous les jours en allant travailler. Je n’y avais jamais fait gaffe et je ne l’aurais sûrement jamais remarqué si ce n’était pour la bonne humeur exceptionnelle de Tonton Daniel.

Ah, c’est beau la vie.

Et dire que ce débordement d’amour est certainement juste dû au fait que Papy s’est bourré la gueule au bistral pour être un peu high avant de prendre son bus pour aller faire ses infiltrations.

 

Mouais, bon, voilà qui me fait reconsidérer ma position.

 

Allez, je vais faire pipi.

2004-11-25 11:57