“Dis Maman, pourquoi je ne peux pas faire un métier d’homme, hein Maman ?”

 

L’autre jour à l’heure du déjeuner au boulot on pouvait entendre :

“oui, il y a des métiers de femmes et des métiers d’hommes.”

 

Ce sujet de conversation a été lancé par un garçon chez qui j’avais déjà eu l’occasion de détecter une pointe de machisme le jour où il a tenté de me convaincre d’amener un petit plat pour toute la boîte ¤ soit environ 40 ventres, majoritairement masculins ¤. Ne comprenant pas pourquoi il venait s’adresser à moi, je lui demande : « heu… pourquoi moi ? » Il me dit “parce que t’es une femme… ¤ et là, devant mon expression tournant à la colère infernale, il s’empresse de rajouter ¤ …qui doit bien cuisiner !”
Bien entendu, il n’avait aucune bonne raison de pouvoir penser une telle chose. Ne décolérant pas intérieurement, c’est néanmoins avec le plus grand détachement que je me sentais capable de feindre sur le moment que je lui demande : « et t’as déjà posé la question à un homme de la boîte ou c’est réservé aux femmes… qui font bien la cuisine ? Non, parce que c’est toujours bon de savoir si les gens sont traités de manière équitable ici. Tiens, ¤ j’enchaîne sans lui laisser le temps de se rendre compte dans quoi il s’est empêtré ¤ et pourquoi toi, tu n’apporterais pas un bon truc à manger pour tout le monde car je crois détecter en toi le gène ¤ de la connerie, mais dois-je le dire ? ¤ du cordon bleu, hein ? »
Après une misérable pirouette du genre « ah, mais moi, je ne sais pas bien cuisiner » débitée piteusement, visage de contrition à l’appui, il m’a fichu une paix royale, et depuis, pas de nouvelle demande culinaire.

 

Enfin, jusqu’à ce jour au déj’.

De mon bural, j’entends distinctement les bruits qui animent la cuisine à partir de midi ¤ hé  oui, nous ne sommes pas nombreux, mais nous disposons d’une cuisine avec micro-ondes et frigos, et tables et chaises et même couverts en plastique et serviettes en papier, la grande classe penseront certains, mais vu le coin paumé où nous nous trouvons, les commerces se trouvant à une moyenne de 10 minutes de marche aller, c’est davantage une nécessité qu’un luxe ¤.
Et c’est ainsi que cette conversation polémiste est arrivée jusqu’à mes oreilles. Pour éviter de me mêler à cette discussion stérile et inutile, j’ai tout simplement décidé d’aller déjeuner dehors. ¤ Ouais, moi, je suis comme ça. OU plutôt, je suis devenue comme ça dans ce boulot. C’est la politique de l’autruche que j’ai décidé d’appliquer après avoir compris que ces questions, affirmations ou injonctions machistes n’étaient pas inspirées par l’ignorance ou la provocation, mais qu’elles étaient tout bonnement les signes extérieurs révélateurs d’un mode de pensée établi, naturel et tout à fait argumentable et rationnel pour nombre de mes collègues masculins. De guerre lasse donc, j’évite les contacts avec ceux-là pour me contenter de leur demander des renseignements strictement en rapport avec le boulot quitte à passer pour une rabat-joie de première, ce qu’évidemment, je ne suis pas. ¤

 

Mais hélas une, deux, trois fois, le perturbateur n’avait fait que lancer cette observation dans la cuisine, et au moment même où je franchissais la porte de sortie pour m’évader de ce cloaque où les esprits s’embourbent dans des idées d’un autre temps, le réactionnaire de service me suit.

Merdeeeeeeee !

 

Il était tout émoustillé par les réactions de révolte rentrée qu’il avait fait naître chez les deux dames dans la cuisine ¤ une quarantenaire et une jeune femme de 27/28 ans, toutes deux effacées, lassées de travailler dans cet univers masculo-masculin et en manque critique d’arguments, ce qui pour la plupart des mecs de la boîte est indissociable de la condition même de la femme, cette créature inférieure… ¤.

 

J’accélère dans les couloirs et il me rattrape en me hélant :
- Tiens, toi, qui as l’esprit ouvert, penses-tu comme moi qu’il y a des métiers réservés aux hommes et que les femmes ne peuvent pas faire ?

Je me retourne et lui répond :
- Ben ça dépend plutôt des gens que des boulots. Il y a des métiers que certaines femmes refusent d’exercer pour des raisons de santé et de même pour les hommes, tous les hommes ne peuvent pas faire toutes les professions, pour des raisons intellectuelles, ou physiques ou même les deux parfois.

Là, persuadé que j’abonde en son sens, il sourit et soupire d’aise avant d’affirmer:
- Par exemple donc, tu es d’accord avec moi quand je dis qu’une femme ne peut pas être maçon.

- Heu… non… c’est un métier qui comme tous les métiers du bâtiment a été longtemps réservé aux hommes, mais c’est une culture qui veut ça… Maintenant les femmes peuvent monter un mur, conduire un petit véhicule pour transporter des parpaings ou les porter à bras le corps, tenir un fil à plomb et, ma foi, faire tout ce qu’un maçon peut faire… ¤ en même temps, je ne suis pas très au fait de l’évolution des métiers de la maçonnerie ¤

- Alors, comme ça, toi ça ne te dérange pas de penser qu’une femme peut être maçonne ?

- Ben non.

- Ah, mais t’es fémiiniste toi ?

- Pas plus que toi tu n’es macho et puis, ¤ j’enchaîne ¤ je ne vois pas pourquoi il faut avoir une bite entre les jambes pour faire maçons où d’autres métiers. C’est comme si je disais, les hommes ne peuvent pas être sages-femmes. ¤ faudrait-il penser à masculiniser ce nom, certes oui, mais laissons donc les hommes se pencher un peu sur ce problème qui est leur pour une fois. Ah, on verra bien si “homme-sage-femme” ou “sage-femme homme”, ça leur plaira autant que Madame le Maire, Madame l’Ambassadeur ou Madame le Premier Ministre, parfois les féminins de ces fonctions semblent hérétiques et moches, d’accord, parfois, je me dis que la fonction n’a pas de sexe, alors à quoi bon le féminiser ? Mais d’autres fois encore, je me dis qu’il faut peut-être ça pour réveiller un peu les gens… ¤

- Ben non, je comprends que ce soit un métier réservé aux femmes parce qu’une femme est plus à même de comprendre une autre femme enceinte.

C’est là qu’avant de bifurquer vers ma destination manger, je lui ai asséné :

- ¤ primo ¤ Il y a déjà des hommes sages-femmes, ¤ secundo ¤ si c’était un privilège des femmes, on n’a qu’à interdire les gynécos et obstétriciens mâles.

Et hop, je me barre parce que j’ai la dalle et envie de mordre !

J’aurais pu ajouter ¤ en tertio ¤ que les sages-femmes sont parfois nullipares. ¤ eh oui, mon pote ! ¤

 

M’enfin, j’ai quand même de la chance de savoir lire écrire et compter ET d’avoir trouvé un garçon qui m’aime en dépit de tout cela, et le fait que j’aie un boulot, au lieu de la seule vie que l’on puisse imaginer censément pour une femme, celle d’une femelle exclusivement mère de famille, une femme qui cuisine, coud, tricote, pond, ne se plaint jamais et attend patiemment que son homme rentre et l’honore s’il le veux bien. Une vie de femme en pleine conformité avec l’ordre naturel et séculaire des choses, par obligation et contrainte, pas par choix — c’est vrai, elles ne peuvent jamais choisir et ne savent pas se décider — mais sont-elles seulement capables d’appliquer leur faibles capacités mentales à mener un vie différente ? Et puis, elles sont au calme, la vie est cool quand on ne fait qu’élever les enfants, quand on est une mère au foyer, hein ?

 

Pff…

 

Des fois, au bural, ils me cassent les ovaires.

2004-12-02 10:27