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Il ne veut pas nous accompagner pour nous protéger, et bien qu’il aille se faire foutre. Je ne lui dit pas, mais mes yeux ne mentent pas.
Je me dis que dieu n’existe probablement pas. La guerre, passe encore ; la faim dans le monde, la mort d’innocents, tout ça ma foi pouvait encore arriver à le supporter.
Mais le massacre de ma mère, encore une fois, après toutes ces années, non.
Si Dieu existait il ne laisserait pas faire.

Nous arrivons à l’hôpital.
Un médecin nous reçoit.
J’insiste pour accompagner ma mère.
Il l’examine.
Incrédule, il ne sait pas même pas quoi mettre sur son certificat.
Je lui récite les faits, parler devient douloureux pour ma mère, physiquement et dans sa tête.
Il écrit.

Ordonnance en poche, retour au commissariat.

Les hommes blaguent. Ils rient fort.
Je précède ma mère et ma voix les fait trembler : « maintenant qu’on a vu le docteur, on se met où pour porter plainte ? »
Le policier de tout à l’heure nous avait déjà oubliées.

Un autre s’avance vers ma mère. Il semble la connaître, mais ne la remet pas pour autant.
Ma mère lui rafraîchit la mémoire : « je suis la femme de votre ami. Vous étiez à notre mariage. Enfants, nous habitions la même commune. »

Il se souvient.
Il s’interroge sur moi, suis la petite fille espiègle à la langue bien pendue qu’il a connue ?
Ma mère lui apprend que je suis bien son aînée, que j’ai un petit frère. Elle débite ses quelques informations sur sa famille sur un ton badin, je crois même la voir esquisser un sourire, asymétrique. Comme si nous nous étions rencontrés dans un supermarché, au rayon frais.
Mais nous sommes au commissariat.
¤ Encore quelques salamalecs dans le genre et je jure que je vomis. ¤

Il l’interroge. A-t-elle divorcé ? Qui lui a fait ça ? Est-ce son nouveau compagnon ?
Je l’observe : il ne pense pas que son ami puisse être le responsable de cette figure de monstre dont est affublée ma mère. Une femme dont tout le monde a reconnu la beauté d’aussi loin que remontent mes souvenirs.

La nouvelle que je lui apprend le sidère : c’est mon père, son ami, le mari de ma mère, c’est lui qui a fait ça.
Emu, il demande confirmation à ma mère.
Ma mère s’en acquitte d’un hochement de tête honteux.
Sans appel.
Il ouvre la bouche. Ne comprend pas.
L’agent qui s’occupe des violences domestiques n’est pas là. Elle arrête son service à 17h00. ¤ C’est bien connu, les maris violents, les femmes qui frappent jusqu’au sang, les enfants incontrôlables qui lèvent la main sur leurs parents respectent tous le couvre-feu de 17h00. ¤

Alors, que faut-il faire ?

à suivre…

2005-04-29 16:12

J’attends.

J’en ai marre, je sors de la voiture, lui somme de nous laisser partir, parce que s’il ne le fait pas, il est encore pire que ce que je crois. Et de toutes les façons on va porter plainte. Alors, il vaut mieux qu’il n’aggrave pas son cas.
Il est dans la voiture, les mains sur le volant, il ne bouge pas.
Je m’adresse à un robot. Mon père essaie peut-être de mâitriser la bête.
Je prépare une salve de paroles pour terrasser ce bloc de négation qui nous barre la route.
Avant que je n’ouvre de nouveau la bouche, ma mère me demande de rentrer dans la voiture.
Je ferme la portière désespérée d’être coincée sur ce parking dans ces circonstances-là, la voiture au point mort.

Un bruit de moteur.
Il recule et obtempère enfin.
Ma mère sort du parking fissa, jetant des regards inquiets dans le rétro.
Moi aussi j’ai peur qu’il nous emboutisse sur la route.
Mais rien. Il nous suit à distance respectueuse.

Nous allons porter plainte. Au commissariat.
A cette heure, il n’y a plus un chat dans les rues. Tout le monde est rentré fêter la victoire des Bleus chez soi.
Nous sommes devant le commissariat. Pas de place pour se garer, nous nous arrêtons au beau milieu de la rue.
Un policier sort et nous demande ce qu’il y a.
« Mon père a battu ma mère, il nous suit, c’est lui, dans la voiture là-bas. »
Le policier semble embêté. Il se dandine. Regarde ma mère derrière la vitre, lève la tête pour s’adresser à moi par dessus le toit de la voiture, se dandine encore et regarde les phares de mon père un peu plus loin.
Je lui précise qu’on doit porter plainte. Il me regarde avec un sourire embarrassé.
Il réfléchit et demande de l’aide à un collègue à l’intérieur.
Il annonce qu’il faut avoir un constat médical.
Je lui demande de nous accompagner par ce que je ne sais pas de quoi mon père est capable.
Il répond, tout con, que si mon père ne s’est pas manifesté jusqu’à présent, il ne fera plus rien.

Je ne cache pas le mépris que j’éprouve pour tous les hommes de la terre à ce moment précis. Lui, mon père, les mecs en général.

Cet imbécile de flic ne peut pas ou ne veut pas comprendre, ni savoir.
Non, en fait, il ne peut pas savoir. Je me dis ça pour lui pardonner, mais je ne peux pas, je ne veux pas, je n’ai pas la force de me dire que c’est l’ignorance qui le fait parler.

Pour moi, c’est un ennemi. L’homme est l’ennemi.
Je ne suis capable que de raisonnements à l’emporte-pièce. Rien d’autre. Tout devient manichéen.
On est avec ou contre.
Blanc ou Noir. Le gris et ses nuances sont une aberration, une utopie que mon esprit ne parvient plus à formuler.

à suivre…

2005-04-28 19:36

Je ne le vois plus mais je sais qu’il est quelques étages en-dessous, dans la cage d’escalier.
Je parle haut et fort et lui fais prendre la mesure de sa lâcheté, de son culot, de sa violence, de sa médiocrité, de mon pouvoir, de ma force, de ce courage qui ne me quittera pas même si je devais l’affronter lui, et ses coups.
Je crie en sachant qu’il entendra, même s’il est de ces sourds-là, ceux qu’ont dit les pires parce qu’ils ne veulent pas entendre. Il écoutera.

Bingo !
Je l’entends remonter les escaliers, furax.
Mais je me rappelle sa force physique à lui. Il est grand et musclé. Le plus fort c’est mon père chante Linda Lemay. C’est vrai. Petite, je le savais. Et puis Œdipe s’en est allé. A ce moment précis, le plus fort c’est encore mon père, mais pour d’autres raisons.
Il peut me broyer le bras s’il le veut, surtout quand c’est la bête qui le contrôle.
Je gravis les quelques marches que j’avais descendues à toute vitesse et referme la porte derrière moi. A clef. Mais même le bois robuste de la porte me semble soudain si fragile. Aussi épais que du papier de soie.
Je suis le petit cochon dans sa maison de paille.
Après tout, je suis une forte en gueule et pis c’est tout, et encore.

Il frappe à la porte.
Toc toc toc. Il est énervé, je le sais.
Je suis sa fille, je lui ai parlé comme à de la merde. La dernière fois que je lui ai dit ses quatre vérités avec autant de morve, il m’a menacée de mort, de près, de très près, je sens encore le tournevis contre mon bide.
Cette fois-ci, jusqu’où pourrai-il aller ?

Je m’efforce de répondre calmement et à ma grande surprise, ma voix ne tremble pas.
- Quoi ?
- Tiens les clés, c’est pas ce que tu voulais alors ?
Je connais cet homme-là. Celui qui me parle commence à se débarrasser de la bête. Son pouvoir sur lui faiblit.
- Dépose les clefs sur le paillasson, et va-t’en.
- C’est bon, je peux te les donner. Allez, ouvre.
Je ne vais pas lui montrer que je crève de trouille à l’idée qu’il entre et nous règle notre compte à ma mère et à moi. Mais il ne fera pas ça.
J’ouvre.
Je récupère les clés. Je lui tourne le dos en crevant de peur. cet homme-là, il ne ferait pour rien au monde un tacle non réglementaire au foot, il respecte l’arbitre et ses décisions, il est de la vieille école et s’en vante, mais en dehors du terrain, je suis certaine qu’il n’a pas peur de prendre les gens en traître.
Je crains de tomber sous un coup de poing entre les omoplates, qu’il me piétine et aille trouver ma mère.

Mais je me retourne, le laissant à son sort.
L’important, c’est ma mère.
Je vais la voir pour l’aider à s’habiller pour partir.
Former un rempart entre lui et elle. Encore.
Empêcher ma mère de lui parler, empêcher mon père de la frapper.

Je n’ai pas le permis et je ne connais pas le nom des pédales dans une voiture. Je regrette.
C’est elle, avec son œil qui n’a pas gonflé, qui va devoir conduire jusqu’à l’hôpital.
On sort de l’immeuble. Je marche devant ma mère en éclaireur. Il peut surgir de n’importe quel endroit. Il sait se cacher pour épier.
Ouf ! Nous sommes dans la voiture. Clé au contact.
La lumière de phares qui avance vers nous.
Il nous barre la route avec sa voiture. J’attends. Pas trop longtemps.

2005-04-27 17:01

Je vais me jeter du 5ème étage.
Me laisser tomber.
Me donner la mort.

Je vois les voitures sur le parking en bas, je vais me jeter sur elles. Je leur dit déjà « à tout de suite ». Je n’ai pas le goût de vivre cette vie-là.
Je ne suis pas l’enfant de ce salaud.
Je mets un point final à cette phrase sans sens.

Je lève la jambe par dessus la rambarde du balcon. Je me sens basculer déjà.
Et le visage de ma grand’mère apparaît dans la nuit de mes yeux fermés. En grand. Elle m’interdit de faire ça.
Elle me dit, sans bouger les lèvres, que ce n’est pas bien, qu’il faut que je reste en vie pour aider ma mère, pour aider mon frère.
Une force me tire trois mètres en arrière, je me retrouve au sol, dans le salon. Le visage contre le carrelage beige froid. J’ai peut-être jeté moi-même mon corps à terre, en arrière. Je ne sais pas, je me relève. Je n’ai pas le temps de me retourner sur cette expérience mystique que je viens de faire.

Peut-être faut-il que je tue mon père, que je prenne ce gros couteau dans le tiroir de la cuisine que je le menace et lui poignarde la jambe s’il attaque. S’il résiste, je lui plante droit dans le cœur.
Je m’en fous, il m’a déjà menacée de mort. De près. Pour de bon.
Mais je sais qu’il ne faut pas. J’y ai déjà pensé maintes fois.
Je ne veux pas être pire que lui.
Je reviens à la situation réelle, la main sur le bouton du tiroir à couverts de la cuisine. Je ne l’ouvrirai pas non plus cette fois-là.

Je ne m’exprime pas avec des coups. Je parle moi. J’ai des arguments, des mots pour me servir. Mes poings ne font que rendre les coups, ils ne les initient pas. Je cogne. Je détruis. Je fulmine. Je me bats. Esprit bandé. Langue effilée. Mots percutants.

Ma parole peut le briser.

Je le pourchasse dans les escaliers de l’immeuble.
Je lui crie dessus et tant pis si les voisins m’entendent, tant pis s’ils pensent que je suis mal élevée, que je ne respecte pas mes parents, qu’ils comprennent ce qui se trame vraiment.
Qu’ils aillent se faire foutre eux aussi.

2005-04-26 18:29

J’ai eu sa version des faits à elle. Je la crois, sans douter une seule seconde.
Je gueule après mon père. Je me bats en mots avec lui. Je lui demande pourquoi. Pourquoi il l’a frappée ? Pourquoi a-t-il recommencé ? Pourquoi ?

Il nie. Il ne l’a pas frappée, enfin. Pourquoi vais-je imaginer cela ?
Puis il nie l’avoir frappée intentionnellement.
Après, c’est la force avec laquelle il l’a touchée, les endroits, avec quoi, ses raisons. Il ment sur tout.

Elle dit qu’il lui a balancé un catalogue de VPC à la figure alors qu’elle était couchée sur le canapé, puis l’a frappée avec plusieurs fois, au visage et au ventre.
Je sais qu’il a frappé fort, suffisamment pour imprimer son flanc et son abdomen de ces marques enflées et de ces petites coupures en diagonale laissées par les pages.

Il nie. Encore.
Il a voulu lui tendre le catalogue qui lui a échappé des mains et a atterri malencontreusement sur son visage. Ensuite ? Ben, ensuite, elle n’avait qu’à pas l’énerver, mais il l’a à peine effleurée, et il ne l’a pas tapée sur les côtés, ne lui a pas donné de coups de poings. Il a juste voulu lui faire peur, un peu, la faire taire, que les reproches arrêtent. Il n’a pas frappé de toutes ses forces, non.

Je ne prends plus la peine de démentir. Le confondre est trop facile ou trop inutile.
Il ment sans s’en rendre compte. Comme une deuxième nature. Il ment, même mal, même démasqué, même sans en avoir envie, il ment. Il ment. Je me dis qu’il est malade peut-être ; c’est la seule excuse que je lui trouve. Il ment depuis toujours, depuis trop longtemps sans que rien jamais, ne lui soit reproché.

Je lui demande de nous laisser passer.
Il faut qu’on aille à l’hôpital.

Je dois téléphoner. Demander à quelqu’un ce qu’il faut faire. Appeler la police peut-être.
Je réfléchis en désordre. Une belle migraine me paralyse.
Je demande à ma mère de se préparer à partir.
Pendant ce temps, il confisque les clés de la voiture de ma mère.

Je me dirige vers le téléphone, je dois appeler un médecin, ou la police, j’ai besoin d’aide. Nous avons besoin d’aide.
Il débranche sauvagement le téléphone.
Il s’empare du portable de ma mère.

C’en est trop. Une fois de trop.
C’est bon. Je vais me jeter du 5ème étage.

à suivre…

2005-04-25 12:50

Ce nuit-là avait été la fois de trop.
Et cette nuit-là, j’étais là.

J’étais rentrée en Guadeloupe pour mon stage de première année.

Je venais de fêter la victoire des Bleus en coupe du Monde. Un 12 juillet.
Date maudite.

Mon petit frère n’est pas à la maison. Il est resté chez ma grand’mère maternelle.

Mes parents discutent encore dans le salon. Ca a commencé tôt dans la soirée.
Je ne veux pas entendre ma mère reprocher à mon père son manque d’intérêt pour ma vie et mes études. C’est peine perdue, je le sais. Discrètement je lui fais signe d’arrêter, que ça ne mène à rien. Elle persévère. Mais la discussion est plutôt calme. Ou plutôt est-ce un monologue maternel interrompu par les soupirs d’agacement de mon père, avachi dans un fauteuil, agacé par ce chapelet de reproches qui l’empêche de regarder paisiblement les nombreuses rediffusions des trois buts français et de la débâcle brésilienne.

La vie à la maison était devenue insupportable , encore plus pour ma mère et mon frère depuis mon départ dans l’Hexagone. J’étais un rempart contre la colère du père, mais une fois partie, les proies qui restaient étaient plus faibles.

Mais voilà. C’est dit.
Il doit quitter la maison dans un mois, c’est lui-même qui l’a dit à la juge qui s’occupe de leur séparation.
Il a fixé lui-même sa date, sans pression.
Ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils vont se séparer. Enfin.

Je vais me coucher, ivre de joie.
Je glisse dans le sommeil. Contente d’être de cette nation championne du monde. Campeones del Mundo. Champions of the World.
Et 1, et 2, et 3-zéro ! Et 1, et 2, et 3… dodo…
Je rêve de retournés acrobatiques, de corners, de une-deux, de hors-jeu…

Et j’entends ma mère qui frappe à la porte de ma chambre.
- Oui ? Elle ouvre.
- Ma puce, attention, je vais allumer, mais n’aie pas peur. Elle a du mal à articuler.
- Qu’est-ce qu’il y a ? La peur sauvage qui me prend la gorge. Un pressentiment mauvais. Une réminiscence qui arrive avec la violence d’une gifle aller-retour. Il t’a frappée ? Allume !

Ma mère défigurée.

Son visage tuméfié.
Sa figure a perdu toute symétrie, victime d’une translation incongrue.
Son visage si doux, son visage de maman me semble à cet instant être l’assemblage maladroit de deux profils inégaux et décalés, une moitié tuméfiée, l’autre en pleurs.
Elle se tient le ventre.

Visions d’horreur. J’ai un mixeur dans les entrailles.

Elle ne peut pas s’exprimer correctement, ses lèvres enflées, ses pleurs, son hoquet hystérique, son remords de me faire vivre et partager tout ça, son incrédulité face à la violence de mon père.
Je demande à ma mère de s’enfermer dans la chambre, mais elle me suit.

à suivre…

2005-04-22 18:22

Voici mon histoire (enfin, la première partie), celle qui m’a pris tant de temps à écrire.

J’avais réussi à décrocher un semestre dans une université californienne.
Dans l’avion qui me menait de Paris à Los Angeles, je pensais.

Je n’avais jamais mis les pieds aux Etats-Unis avant.
Quelle angoisse.
J’étais seule.
Seule pour de bon.
A 19 ans, j’allais me retrouver seule, dans un pays étranger où on me considère comme mineure.
Panique, effervescence, montée brusque d’adrénaline, doute, exaltation, impatience, envie de casser la baraque.
San Diego, me voici !

Arrivée à l’aéroport, je monte dans un taxi. Le chauffeur Indien est souriant, très sympa. C’est mon premier vrai contact sur le sol américain. Il discute avec moi, me met en garde contre les taxis sauvages, me fournit d’autres conseils au cas où. Il dit qu’il me considère comme une cousine, parce qu’après tout, on est Non-Blancs tous les deux. Il me fait rire.
Il me conduit jusqu’à l’hôtel où j’avais réservé une chambre, me tend sa carte de visite et me remet plus de monnaie qu’il n’en faut avec un sourire. « Call me if you need a cab again, sister. »

Check-in à l’hôtel. Je pose ma grosse valise.
Je repars aussi sec.
Je demande au réceptionniste de m’indiquer un endroit où je peux me trouver une carte téléphonique.
Carte achetée, cabine trouvée.

Je compose mon numéro avec l’aide de l’opératrice bienveillante à qui j’explique que non, je ne veux pas téléphoner vers l’île de Guadalupe qui appartient au Mexique, mais vers l’île de la Guadeloupe, French West Indies, Antilles Françaises, que oui, il y a des îles françaises dans les Caraïbes, non, les West Indies, ce sont les Caraïbes, pas les Indes, mais bon, c’est la faute à Marco Polo et à Christophe Colomb, une longue histoire, que les Caraïbes, c’est comme Cuba, la Jamaïque, les Iles Vierges tout ça. Dans le coin. Maintenant elle doit penser que la Guadeloupe est une île de communistes rasta buveurs de vin tous en béret mais qui appartient quand même aux Etats-Unis. Ce doit être comme une version insulaire et cool de la Louisiane, les bayous en moins.

Peu importe.

J’apprends finalement que la Guadeloupe, bien qu’étant un département français, avec des numéros à 10 chiffres, comme n’importe où ailleurs en France, doit être jointe non pas à l’aide de l’indicatif 00 33, mais 00 590. Logique.

J’appelle enfin ma mère.

Je rentre dans ma chambre d’hôtel. J’allume la grosse télé en testant le lit king-size bien moelleux. Les Simpsons. Un repère familier.

Mon père et ma mère viennent de se séparer. Pour de bon.
Il la battait.
Moins souvent qu’autrefois. Mais depuis trop longtemps.

Au téléphone, j’ai dit :
« je suis bien arrivée Maman, t’inquiète, tout ira bien… »
Je l’ai rassurée, mais c’est pour elle que j’ai peur.

à suivre…

2005-04-21 18:50

Bon, c’est vrai, ces jours derniers, je passais beaucoup de temps sur flickr.
C’est vrai aussi j’ai délaissé ce blog. Et ceux des autres.

Pourtant, j’ai listé des sujets sur lesquels je voulais écrire.
Pourtant, il y a bien cette note si longue que je devrai la couper en plusieurs fois pour qu’elle soit digeste ¤ mais le sera-t-elle seulement ? ¤.

Mais voilà, depuis que j’ai commencé à l’écrire, ce bout de ma vie dont je ne parle pas beaucoup, ou en pointillés gris clair et espacés, ou par ellipses si larges que peu de gens peuvent comprendre, m’est revenu en pleine figure.

Depuis, j’ai fait part de cette histoire à trois personnes.

Les plaies que je croyais refermées ou guéries depuis longtemps se sont révélées sensibles au raconter.
Des petites coupures au coeur.
Des souvenirs trop vivaces.
Des frissons qui reviennent.
Une amertume dans la gorge.
Le goût persistant du remords qui se mêle aux reproches.
Les larmes qui coulent à l’intérieur jusqu’à ce que le flot déborde et inonde mon crâne.
Il me faut prendre mon temps.

J’avais tendance à oublier que j’avais vécu cette histoire. Ma manière de mieux digérer. Refouler et faire comme si de rien n’était. Faire comme si celà faisait partie des aventures fantasmagoriques de mon evil twin ¤ ma méchante jumelle, ou peut-être mon vilain jumeau, je ne sais pas, cet autre moi n’est pas sexué ¤.

Tout à commencer bêtement.
Je listais les sujets dont je voulais parlais sur mon blog, c’est si facile d’oublier. ¤ Combien de fois ai-je pensé à telle ou telle chose intéressante à développer sans jamais pouvoir m’en rappeler une fois l’heure d’écrire venue ? ¤

J’avais commencé à poser mon expérience de la co-location.
Et puis, à un moment dans ce récit, je me suis souvenu.
Ca ne devait être qu’un digression, mais c’était trop présent, trop là, trop ici et pas ailleurs pour que je m’en éloigne.
Alors, j’ai écrit, j’ai raconté cette histoire à la première personne, je l’ai vécu encore dans ma tête, dans ma chair.

Je n’ai pas encore terminé.

Je n’écris pas pour qu’on me plaigne.
Je ne suis pas la seule.Malheureusement.
Et je n’ai pas non plus vécu le pire. Non.

J’écris pour me rappeler. Pour comprendre. Pour m’expliquer. Digérer. Vivre avec ou sans.

2005-04-20 16:44

Racontars a un nouveau blog, oui oui, et si vous cliquez dans la colonne à gauche sur la photo de la langue bleue, vous tomberez sur le nouvel habitat de ses écrits.

Mais la raison de cette note, c’est cette photo-là.
(http://photos6.flickr.com/9306410_14580b7fd2.jpg)

[Les mots en rouge sont expliqués en bas de note.]

Port-Louis, port de pêche en Guadeloupe.

Port-Louis, ville de vieux-corps, ville de chabins, ville de maringouins, ville de chiens, ville de soleil, ville à la torpeur étouffante pour ceux qui ne savent pas, pour ceux qui ne voient ni n’entendent. “Ville fleurie” comme l’a longtemps indiqué un vieux panneau rouillé à l’entrée du bourg. Petit bout de mon paradis.

Port-Louis, c’est la commune de mes grands-parents, celle dont je garde des souvenirs de vacances, de sorbet-coco, de sinobols, d’après-midi à la plage, d’échappées en vélo, de parties de foot passionnées. Le poisson fraîchement pêché. Les moustiques dès 16h00 à la plage du Souffleur.

Ce cimetière en photo, je l’ai tant de fois fréquenté, enfant, pour la “Fête des Morts” à la Toussaint.

Bien des membres de mes deux familles sont enterrés là-bas.

Je me souviens avoir voulu accompagner les adultes qui allaient gratter le sable et la cire, embellir les tombes, y disposer les conques de lambi vernies les bouquets de fleurs et les plantes, refaire le carrelage à l’occasion, ratisser le sable, repeindre les croix de blanc et réinscrire les nom, prénoms et date de naissance et de mort de ceux qui n’ont plus de corps.
Je n’avais le droit de m’y rendre que le soir venu, quand le parvis des morts accueillait les vivants venus les honorer, emmenant avec eux leurs piétinements, leurs cris, leurs offrandes, leurs bougies, leurs prières et leurs demandes.

Durant cette nuit, la seule où l’on se rend sans crainte à cet endroit, le cimétière s’illuminait alors du feu des cierges sur les tombes.
Un lieu qui passait de trépas à vie.
Une salle de classe où l’on enseigne aux petits l’histoire de leurs ancêtres, héroïne communale ou vieille ronmièz’, champion de course de bateau de pêche ou homme de la malhonnêteté, papa z’enfan, cuisinère hors-pair, grangrèk, tambouyé.

C’est l’occasion pour les enfants des enfants partis travailler dans les communes plus florissantes de connaître un peu la ferveur des réunions d’antan.

Je me rappelle aussi la douleur des parents se recueillant devant les tombes d’enfants, reconnaissables à leur petitesse et à la sobriété de leur décoration. Une feuille d’aluminum discrète marquant l’emplacement comme un berceau. Des mamans marquées, dix ou vingt ans après qu’une maladie, une mauvaise vague ou un autre accident a emporté leur progéniture.

Je me rappelle avoir pleuré en voyant les tombes abandonnées, me disant que nul ne s’intéressait plus à ceux-là, peut-être par ingratitude, peut-être parce qu’ils avaient été méchants de leur vivant. En cachette ¤ du moins le croyais-je ¤, j’allais puiser dans la réserve de bougies familiale et leur en offrait une ¤ ou deux ¤.

Et puis, une année, j’ai refusé d’aller illuminer les tombes de ma famille, laissant ce soin à d’autres : cousins, oncles et tantes.

Je me suis dit qu’il fallait tout d’abord célébrer les gens tant qu’ils étaient encore là avec nous, vivants. Les aimer, les détester, les serrer dans nos bras ou leur dire ce qu’on a sur le coeur tant qu’ils peuvent tout ressentir.

Je pense toujours celà aujourd’hui.

Un proverbe créole dit : aprè lanmô, sé ti bèt’.

Ca veut dire : après la mort, ce sont les petites bêtes (sous-entendu, qui viennent vous manger). Une injonction à VIVRE intensément parce qu’une fois mort, c’est trop tard ¤ qui a dit “lapalissade ?” ¤

Mais maintenant, les choses ont un peu changé. J’ai connu certaines des personnes qui sont enterrées là-bas. Leurs tombes auront pour moi une signification, et aller déposer une fleur, allumer une bougie, penser un peu à eux spécialement ce jour-là en me déplaçant jusqu’à leur dernière demeure me semblera sensé. Un geste pour moi, un geste parce que je ne les oublie pas. Et peut-être que j’aurais sauvé quelques larmes à une petite fille.

***
Petites précisions :

Un vieux-corps, vié kô en créole, c’est une personne âgée. Quand j’étais petite, j’ai longtemps pensé que les gens de Port-Louis naissaient vieux.

Un chabin, chaben en créole, c’est un noir à la peau claire, dorée (on dit d’ailleurs pour les filles “chabine dorée”). Pour ceux qui le connaissent, Raphaël Confiant, auteur martiniquais, est un bon exemple de chabin. Dans l’imaginaire créole, les colères de chabin ou de chabine sont réputées légendaires par leur intensité, leur soudaineté et leur violence.

Un maringouin, mengwen en créole, c’est un moustique, vorace, fin stratège et totalement insupportable qui sévit surtout le soir venu. Ses petites piqûres entraînent des démangeaisons telles qu’une volonté de fer (et un peu de rhum camphré de ma grand-mère qu’on applique là où ça gratte) sont nécessaires pour résisiter à l’envie folle de se gratter frénétiquement. Ce nom de “maringouin” est encore utilisé en Normandie et au Québec, vocabulaire de pêcheurs.

Un sinobol, c’est un rafraîchissement exquis fait de glace fraîchement et savamment pillée, arrosée généreusement de sirop de menthe, de grenadine ou d’orgeat et servi dans un gobelet en plastique que nous autres antillais aimons à appeler “timbale”. (cliquez ici pour voir la seule illustration de sinobol en pleine fabrication que j’ai trouvée sur le net, merci à la personne à qui je l’ai piquée. Promis, la prochaine fois que j’en vois, je m’empresse de prendre une photo). Ce mot vient de l’anglais “snow ball”.

Une ronmièz’, c’est une femme qui tête la bouteille de rhum sans inviter M. Modération. Une soularde quoi.

Un papa zenfan, c’est un père de famille nombreuse ou un papa poule.

On dit d’un homme érudit, savant (mais aussi des gens snobs) qu’il est grangrèk, du français Grand Grec.

Un tambouyé, c’est un joueur de ka, le tambour traditionnel importé d’Afrique par les esclaves.

2005-04-13 19:46

Il y a des jours où rien ne va.

Des jours où un con qui s’est garé derrière vous dans le parking vous oblige à entamer des manœuvres folles pour sortir. Et vlan ! Une belle rayure sur la bagnole.

Des jours où rien ne fonctionne.
Ces nuits où le sommeil s’est fait trop rare et trop léger et le réveil trop présent, trop strident, si pressé.

Des jours où dans votre vaine course pour rattraper le bus, vous gagnez une cheville en feu et l’autre dans le caniveau.
Des jours où les gens trouvent le moyen de déménager dans votre quartier histoire de bien retarder la circulation, où d’autres ont la bonne idée d’emboutir leurs véhicules dans un carrefour que vous empruntez, parce que vous n’étiez pas encore assez à la bourre.

Des jours où, quand enfin vous poussez la porte du bureau, tout le monde est là, à l’entrée, comme pour témoigner de l’heure de votre arrivée, surtout le grand manitou flanqué du petit chef à cheval sur les règles. Ils ne sont jamais là ceux-là quand vous vous pointez super tôt et finissez à pas d’heure. Non.
¤ C’est pour cela que, dans ces cas-là, il faut envoyer un mail pour faire le point sur la situation, juste avant de partir du bureau. Le lendemain, vous demandez nonchalamment :
- T’as reçu mon mail d’hier ?
- Lequel ?
- Ben, tu sais, le mail récap’, celui que j’ai envoyé vers 22h30.
- 22h30 ? Mais t’étais encore au boulot à c’t’heure-là ?
- Ouais.
Problème possible : ces manifestations de zèle vont arriver aux oreilles du boss — toujours grand ouvertes pour ce genre de confessions — qui ne se privera pas d’exploiter à la première occase votre capacité à aller au charbon camarade Aleksei Grigorievich Stakhanov.
Et puis, le petit chef sycophante se fera un plaisir de vous faire la réputation d’une personne tellement leeeeeeeeeeeeeeeeeente qu’il vous faut plus de temps, beaucoup plus de temps que quiconque pour faire votre travail, mais bon, ce que vous savez faire très vite en revanche, c’est prendre des RTT et poser vos vacances avant tout le monde. D’ailleurs, il paraît que vous avez déjà versé un acompte pour votre location de Noël prochain. M’enfin, le petit chef, lui, ce qu’il en dit, hein… ¤

Des jours où la machine à café tombe en panne alors que vous avez un besoin viscéral de ce jus de chaussettes, trop dilué, avec son petit goût de tartre et son arôme Javel. C’est dégueu mais vous avez besoin de la foutue caféine qu’il y a dedans. Si on ne risquait pas de vous prendre en flag’, vous auriez bien fourré la tête dans le compartiment où tombe et se remplit le gobelet et tété l’embout d’où sort le fabuleux nectar excitant.

Des jours où le mec devant vous dans la queue prend le dernier sandwich jambon-œuf-crudités qu’il restait et revient se plaindre après qu’il y a trop de mayo et que s’il avait su, il aurait pris son habituel salami-cornichons-laitue. ¤ Ca t’apprendra à changer pour ma pitance, va ! ¤
Aïe, ce con-là vous a aussi privé du dernier moelleux au chocolat, votre petit réconfort quotidien.

Des jours où vous avez un rendez-vous extérieur et que votre collant teinte « jambes hâlées » se file « façon-façon », avec une flèche bien comme il faut du coup de pied à la cuisse avec un trou énorme au genou. La flèche qu’on ne loupe pas.
Pop ! C’est le bruit du bouton qui saute à la ceinture du pantalon. Pas de fil, pas d’aiguilles, pas même une bonne vieille épingle à nourrice, rien, rien, rien de rien pour vous sauver. Deux heures de réunion à rester le cul sur la chaise, à essayer de retenir les pans fuyants de votre fut’. La haine.

Des jours où quelqu’un vous marche sur le pied, grégit ¤ grégir, c’est le verbe de ma grand’mère créole pour dire « égratigner » ¤ votre nouvelle paire de pompes en rodage, ¤ en langage fille « en rodage » signifie « qui font encore super mal aux pieds » ¤ ajoutant à la morsure de ce cuir très beau mais encore trop peu souple la douleur indicible de l’écrasement, cette accablante douleur du « j’y ai mis tout mon poids ».

Il y a des jours comme ça.

¤ Mais je me dis que si le ciel est bleu, ça va mieux… ¤

2005-04-11 18:22