Le matin de mon départ pour les Etats-Unis, je finissais mon stage.
Mon père est venu me voir au travail.
Furieux, il me demande pourquoi j’ai pris sur moi de changer les serrures, de quoi j’ai peur, si ma mère est rentrée, etc.
Je lui explique qu’il n’a plus rien à faire à la maison, que j’ai déjà toléré son retard dans le déménagement de ses affaires et qu’il pourra récupérer le peu qui reste par l’intermédiaire de mon oncle.

Piqué par mon aplomb, il ne dit plus rien.
Je lui rappelle que je pars l’après-midi même.

Il me dit qu’il sait. Il sort de sa poche un billet de 500 francs fraîchement issu du distributeur et me dit : « ne me fais pas honte ».

Il s’est souvenu de la date de mon départ. Lui qui ne se rappelle rien, pas même la date d’anniversaire de ses deux enfants ¤ enfin, je dis deux, mais en fait, je ne sais pas, j’ai peut-être un frère ou une sœur quelque part dont j’ignore l’existence ¤.
Maintenant encore, alors que j’écris, le souvenir de cette attention me touche et fait monter mes larmes.

C’est bête, hein ?

Je ne hais pas mon père, non.
Je me rappelle d’un homme qui m’aimait.
De celui que, petite fille, je voulais épouser.
De celui qui me considérait comme la prunelle de ses yeux.
De celui qui exigeait que toute personne un peu malade se tienne à distance de son enfant.
De celui pour qui j’ai éprouvé de la pitié quand j’ai vu le minable petit appart’ qu’il partageait à plus de 50 ans avec son frère (qui lui devait avoir 46 ans je crois, il est resté vieux garçon à cause de sa mère, ma grand’ mère).

Ils sont tous deux victimes de cette mère qui porte à jamais les stigmates auto-suggérés de ses origines modestes, cette « humiliation de la pauvreté » qu’elle a essayé laver en épousant le fils de la famille chez qui elle était employée comme bonne, après avoir mis au monde ses enfants. Un mariage forcé. Cette femme qui lui a inculqué la défiance, la médisance, la médiocrité, la bassesse, le mensonge, le mépris, la duplicité, la paranoïa vis-à-vis des tous ceux qui vous veulent du mal et vont vous jeter un sort pour un opui, pour un non.

Elle a honte de ses origines, mais pas de sa stratégie d’accession à la petite bourgeoisie de campagne.

Elle a élevé ses enfants pour qu’ils soient ses jouets, des pantins.
Ceux qui n’ont pas su partir tôt n’ont jamais pu se libérer de son joug.
Elle a détruit leurs relations sentimentales, leurs amitiés, leurs espoirs, leurs ambitions.

Seul un de mes oncles paternels, l’aîné, semble s’en être sorti. ¤ Mais qu’en sais-je moi qui ne le connais que si peu ? ¤
Les autres ont des séquelles exprimées dans des degrés différents dont ils s’accommodent plus ou moins bien.

Je trouve toutes sortes d’excuses à mon père.
Je ne peux pas le haïr, et parfois, je m’en veux d’être aussi faible.

- Fin -

Merci à ceux qui ont partagé mon histoire en la lisant.
Merci à ceux qui ont fait des commentaires.
Merci aussi à ceux qui n’ont pas su quoi dire.
Mes excuses à ceux chez qui j’ai réveillé de mauvais souvenirs.
Faudrait quand même que je fasse une note pour dire comment ma mère se porte, tenter de décrire la relation avec mon père, tout ça.
Mais aujourd’hui, je suis épuisée. (Tiens, la raison de ma fatigue devrait d’ailleurs faire l’objet d’une autre note.)

2005-05-09 19:51