Notre plan ultime, notre stratégie d’intégration en douceur : adopter le parler de nos camarades.

 

Nos « et si on jouait à la marelle ? » se sont transformés en « Hé hé ! Allons jouer à la marelle, hon ? »

On ne disait plus

« Si ça s’trouve, on va encore bouffer des pâtes dégueu à la cantoche »

mais

« Woy ! Moi-même, je refuse de manger les vieilles pâtes des dames de la cantine encore-ou… tchiiiiip. Anhan ! »

Le « nanananèreuuu » a été destitué par le « bèkèkèw’ » local.

Nous nous sommes tropicalisés, créolisés, intégrés par le langage.

C’est ainsi que nous avons obtenu la confiance de nos camarades de classe. Ils n’y voyaient, pardon, entendaient que du feu.

Dans la cour de récré, nous étions acceptés.

Dans la classe, c’était une autre paire de manches.

Naïvement, nous nous étions dit que si ça marchait avec les enfants comme nous, ça devrait fonctionner avec la maîtresse. Mais, vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

Nos accents affectés ne la trompaient pas. Pire, elle s’était moquée d’Anne qui s’était risquée, en sortant de la classe, à baragouiner deux trois mots de créole nouvellement appris dont elle était tellement fière.

Bruno, quant à lui, dès sa première tentative indoor de mimétisme oral, a essuyé de petits rires cruels et méprisants de Mme R..
Nous, les quatre, nous avions compris. Elle avait vu clair dans notre jeu. Mais heureusement, la raison de ses ricanements était restée mystérieuse pour nos camarades. Elle aurait pu bousiller notre couverture alors que tout se passait enfin si bien…

Aussi nous devenions petit à petit des schizophrènes du langage.

Dans la cour, c’était un français aux accents créoles, dans la classe… et bien, dans la classe nous ne parlions presque pas.

La maîtresse, la terrible Madame R. nous détestait, nous en étions convaincus.

Pourquoi ? Nous n’avons jamais réussi à savoir pourquoi, jusqu’à il y a peu.

Contrairement aux autres, elle ne nous faisait lire que rarement.

Etions-nous donc si nuls ?
Si elle posait une question et que l’un de nous quatre était le seul à lever le doigt, elle nous snobait en lâchant « bon, puisque personne ne veut répondre, voici la solution » dans un sourire blessant.

Elle nous notait plus durement que ses ouailles, et dans le cahier de composition une rature pardonnée sans problème à ses chouchous, était pour nous réprimandée sans aménités.

Elle nous faisait répéter tout ce que nous disions en prétextant qu’elle ne comprenait pas notre façon de parler.

Nous étions désarmés…

à suivre…