Ah, vieille sorcière de Mme R. !
Un jour, victime d’un bon petit rhume et d’un début d’angine, pour éviter les semonces de Mme R., j’ai fait de l’apnée : je me retenais d’éternuer et de renifler, ne mouchant qu’à la récré, après m’être placée hors de portée de ses oreilles bioniques.
Apparemment mon mode silencecieux était si efficace que, bien qu’assise à moins de trois mètres de moi, elle n’a pas hésité à me demander de lire ! Spécialement ce jour-là. Je n’avais rien demandé, ça me tombait dessus, spécialement ce jour-là.
Malgré ma voix de canard agonisant, je ne pouvais refuser et provoquer l’affront qu’elle attendait. Alors, j’ai dégluti et commencé à lire… Après trois mots tombe l’apostrophe :
- Qu’est-ce que vous avez Chérubin* ? Vous ne savez plus parler ? On ne comprend rien à ce que vous dites, là !
- Excusez-moi Madame, mais j’ai la grippe ¤ je ne faisais pas de différence entre grippe et rhume à l’époque ¤. J’ai le nez bouché, et ma gorge…
- … Allez, reprenez et articulez cette fois. Arrêtez de marmonner dans votre barbe ainsi « regnon rugnonrugnon ». Geste d’impatience.
J’ai recommencé la lecture, m’appliquant à maîtriser ma voix, pesant mentalement chaque syllabe de chaque mot avant de la prononcer.
Elle ne me lâchait pas :
- Je ne comprends rien, je n’entends rien. Tu entends quelque chose toi, Jessica ?
- Oui madame.
Regard foudroyant de Mme R. à l’adresse de Jessica, une petite camarade richissime.
- Et toi Hélène, tu es à côté d’elle, tu as compris ?
- Heu, non, pas trop Madame.
Fayotte ! Je regarde Hélène, tu quoque amica. Elle baisse les yeux, honteuse.
- Alors, personne ne te comprend, tu vois !
- Excusez-moi madame, mais j’ai la grippe.
- Tu as quoi ?
- J’ai la grippe.
- Pardon ?
- J’ai la grippe… ¤ je réfléchis à ce que j’aurais pu oublier ¤ Madame ¤ ah, ça doit être ça ¤
- Ar-ti-cu-lez Chérubin. Je ne comprends rien.
- J’ai-la-grip-pe.
- Elle a la grippe Madame, répéta Jessica essayant de reconquérir son siège de chouchou.
- Haaan. La grippe ? Et vous êtes obligée de faire autant de grimaces que ça, alors Chérubin ? Bon, qui veut lire la suite ? Quelqu’un qui sache lire… (long silence) …correctement !
Ce jour là, j’ai compris une chose flagrante :
elle ne nous tutoyait presque jamais alors qu’elle le faisait avec tous les autres (sauf quand elle était colère), mais nous vouvoyait et nous hélait par nos noms de famille, à l’ancienne !
Là, vous vous dites, “mais t’es vraiment trop conne, tu ne vois pas qu’elle ne t’aime pas ?”.
Non, à cette époque, il était inconcevable pour moi qu’un instituteur nourisse de tels sentiments vis-à-vis d’élèves.
C’est Stanie qui nous a ouvert les yeux. Elle observait, analysait puis tirait des conculsion qu’elle partageait avec ses trois compagnons d’infortune.
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* Dans un souci d’anonymat évident, je me suis dotée de ce nom de famille pour le récit.

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