Voici le petit souvenir très drôle qui a provoqué chez moi l’écriture de cette série sur mon CM2.

Bruno, lui, a commencé à lire de plus en plus souvent à partir du moment où Mme R. a compris qu’il muait précocement. Ses brusques changements de ton nous avait d’abord arraché de petits rires au début, à l’époque je ne savais pas ce que c’était que muer, mais quand j’ai parlé à ma mère de la voix fluctuante de Bruno, elle m’a tout expliqué.

J’ai alerté toute la classe : il était « en pleine croissance », il faisait sa « puberté », expressions mythiques pour nous, étapes d’un voyage initiatique du corps et de l’esprit pour devenir une grande personne. Il avait commencé la route, il était « ado », un statut auquel nous rêvions tous d’accéder, avec crainte et envie. Nous ne rigolions plus. Mais Mme R. ricanait toujours elle. Elle avait même demandé un jour à la maîtresse d’à côté de venir écouté les incontrôlables variations de la voix de Bruno. Les deux cruelles et vieilles rosses avaient ri à l’unisson.

Nous étions gênés et tristes pour lui, mais Bruno était d’une bonne composition, c’était un clown. Il s’en fichait. C’était peut-être comme ça qu’on réagissait quand on était ado, pensions-nous.

Dès que Mme R. s’absentait pour aller discuter avec sa commère, la maîtresse de la classe voisine, disparaissant par la porte mitoyenne entre nos deux salles de classe, Bruno se levait, se mettait face à nous, devant le bureau de Mme R. et s’escrimait dans une démonstration de cet art désormais connu sous le nom de « air guitar », en chantant « la Bamba » à mi-voix.

« Palalala la Bamba, palalala la bamba » chuchotait-il dans un amphigouri chanté aux vagues accents espagnols.

Il nous faisait tous rire aux éclats. Surtout quand il esquissait des pas de danse entre le rock acrobatique et la samba.

La première fois, je l’ai trouvé fou de faire ça. Je me disais : Si Mme R. le voit, il risque la peine maximum, là !

Mais Bruno était malin : il avait observé que Mme R. revenait toujours par la grande porte d’entrée, le toc-toc de ses chaussures à talons nous prévenant de son retour, et, sécurité supplémentaire, le petit Germain, qui était assis le plus près de la porte, faisait office de sentinelle et annonçait discrètement le retour de la harpie, et tout rentrait dans l’ordre. Nous affichions des mines de petits anges concentrés, tout à leur travail et Mme R. semblait n’y voir que du feu.

Conscients des remontrances qu’elle pourrait nous adresser si elle nous surprenait en train de rire « bêtement », pétrifiés à l’idée de la punition qui pouvait frapper Bruno si ses exploits étaient découverts, nous riions pourtant tous ri aux larmes mais sans bruit, devant ce spectacle irrésistible de drôlerie. Je dirais même que la proximité du danger nous donnait peut-être davantage l’envie de rire : si Mme R. venait à savoir, les heures de classe à venir seraient un enfer, alors, nous devions vivre et rire tout notre soûl, tant que nous le pouvions.

Mais voilà, un jour, Mme R. est revenue par la porte mitoyenne. Ce n’était pas le plan, elle partait par là, mais passait toujours, TOUJOURS par l’autre chemin pour revenir.

Après avoir papoté à côté, Mme R. s’était glissée à notre insu dans la classe par la porte mitoyenne alors que nous étions captivés par le numéro de Bruno. Soudain, Mario, un cancre joyeux, a fait « attention ! » pour nous prévenir, c’est là que nous avons tous vu, sauf Bruno, le bas du corps de Mme R. cachée derrière le tableau à roulette, d’où elle observait la scène.

Sta-tu-fiés !

Nous faisions tous des signes, des yeux ronds, il fallait que Bruno sauve sa peau au plus vite.

- M. Untel*, qu’est-ce que vous faîtes là ?

- … Il avait sursauté.

- Alors ?

- heu, rien Madame.

- Retournez à votre place !

Elle avait l’air amusé. Elle devait se délecter de la punition qu’elle allait nous infliger, car nous allions payer, tous, nous en étions certains.

Mais elle n’a rien dit.

Elle s’est assise à son bureau, a ri de bon cœur, secoué la tête en disant « vraiment, hein ! Je ne m’attendais pas à celle-là ! »

Le reste de l’après-midi s’est passé sans aucune mention de l’incident. Rien.

Nous attendions que le ciel nous tombe sur la tête.
Certains ont même fait des signes de croix, récité des Notre-Père à la récréation.
D’autres, comme le petit Patrice, se demandaient comment ils allaient présenter la nouvelle punition à leurs parents.

Mais Mme R. n’était pas fâchée. Nous n’avons jamais été punis. On ne saura jamais pourquoi. En revanche, pendant longtemps, nous nous sommes tenus à carreau, craignant un retour de bâton qui ne vint jamais. ¤ Il n’est de pire pression que celle qu’on s’impose. Finalement, elle a réussi nous punir d’une certaine manière. ¤

Aujourd’hui, quand je repense à Bruno en train de se trémousser dans ces petits shorts pour notre plus grand bonheur, j’en pleure encore de rire.

Ca, c’est mon plus beau souvenir de ce CM2.

à suivre…

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* Ouais, anonymat tout ça, bla bla bla… (en même temps, je ne me souviens plus de son nom de famille.)