Dans cette promo, il y avait peu de non-héxagonaux, pas plus d’une dizaine d’étudiants « exotiques », ceux qu’on remarque parce qu’ils ont « la peau mate » ou « les yeux asiatiques » ou « un accent joliment chantant », je parle des Africains, des Antillais, des Réunionnais. Nous représentions pour nombre de nos camarades un ailleurs de carte postale, une colonie perdue, une contrée lointaine où les gens vivent au ralenti, un ramassis de clichés douteux et délavés que nous nous plaisions à déchirer en mille morceaux. Pendant mon Tour de France des écoles où j’étais admissible après épreuves écrites, j’ai eu l’occasion d’être confrontée à de sinistres couillons ¤ eux aussi admissibles, comme c’est flatteur ¤ qui me tenaient à peu près ce langage :

- et tou-a ? tu vi-ens d’où ? me demande une nana en articulant chaque syllabe de manière grostesque.
- de Guadeloupe…
- Ah ! C’est-bien ! Dis donc, tu par-les su-per bien no-tre lan-gue, continue-t-elle en faisant maints efforts de diction, prête à s’appuyer sur le langage des signes en cas de défaillance de ma compréhension orale.
- Euh… oui, merci. J’ai appris dans l’avion, réponds-je en mimant l’avion, les bras en guise d’ailes ¤ connasse ¤.

ou

- Tu viens d’où ?
- De la Guadeloupe.
- C’est où ?
- Comment ça c’est où ?
- Ben, c’est où ? C’est dans le Sud ?
- Tu veux me dire que tu n’as pas une idée plus précise de l’endroit où c’est ?
- Ben non.
- OK… disons que c’est juste sous la Corse… OK ?

A mon avis, il cherche encore. Cas désespéré je vous dit.

Je ne veux me la jouer intégriste de la géographie ultramarine ¤ je suis assez nulle en géo moi-même pour confondre Hongrie, Slovaquie et Macédoine, mais en même temps, je ne la ramène pas avec des airs de Grand Grec Philosophe qui se la raconte « je connais l’Atlas mondial comme ma poche, hé hé » ¤, mais ça m’enrage de savoir qu’une partie de l’élite auto-proclamée de la nation ne sait pas même vaguement où se trouvent les DOM-TOM. Alors, dans ces cas-là, on ferme sa grande gueule de crème de la crème et on retourne à la case collège et plus vite que ça. Merci !

Bon, ça me met en rogne surtout parce qu’il s’agit de mon chez moi, j’ai eu exactement la même réaction face aux Américains qui ne savaient pas où se trouvait la France. Mais il ne faut pas les accaparer, maintenant, ils sont punis ¤ j’en dis pas plus, moi, j’ai vu Farenheit 911, je suis pas folle… ¤.

 

J’ai aussi eu droit à :
- En Guadeloupe, il y a des écoles supérieures ?
- Oui, bien sûr…
- Ah bon, mais comment vous faites pour aller à l’école ?
- Comment ça,
« comment on fait ? »
- Vous y allez en bateau ? en pirogue ?
- Non, je prends la liane de 7h00, et j’ai pas intérêt à la rater sinon, la liane d’après est beaucoup trop encombrée. ¤ pauv’ tâche ! ¤

Heureusement pour moi, certains élèves de mon école avaient une idée plus juste de la Guadeloupe. J’ai même été impressionnée par Per, un Erasmus norvégien, qui pouvait citer tous les DOM-TOM et en citer les chefs-lieux ¤ moi, je ne pourrais pas en faire autant, je crois ¤. Et puis, ceux qui n’avaient pas d’a priori monstrueusement faux confinant au racisme/colonialisme/bonsauvagisme, mais qui étaient curieux de connaître mon île, je me faisais un plaisir de les renseigner de mon mieux.

Mais revenons à mon histoire de soirée.
¤ Là, vous vous dites : Oh, non, quelle longue digression. En fait, tout s’explique. Vous verrez. ¤

à suivre…