Le temps passait. J’enrageais.
D’autres gens venaient nous voir, avaient du mal à me reconnaître, me confondaient avec une autre nana qui ne me ressemble même pas et je me disais que je ne perdais pas grand’ chose à ne pas aller dans ces fichues soirées de merde.

J’évoluais dans un monde parallèle où toute trace de mon existence avait été effacée, où les raisons de ma présence paraissaient incongrue, injustifiée, je me sentais comme à la limite de l’imposture alors que j’avais ma place parmi ces gens, au même titre qu’eux. ¤ Comme ces nombreuses fois où je suis dans un magasin et qu’une autre cliente s’adresse à moi, sans me regarder, pour me demander si j’ai le même modèle en taille 40, ou lorsque je vais faire pipi au restaurant et qu’on me demande dans combien de temps le steak tartare arrivera. En général, ça donne :
– Ca, je l’ignore, il faudrait demander à un vendeur/une hôtesse.
– Ah, bon ? j’ai cru que vous faisiez partie du personnel !
Si la personne s’excuse de sa méprise, il n’y a pas de mal, ce n’est pas vexant d’être confondue avec une vendeuse/serveuse.
Sinon, je m’empresse d’ajouter avec un grand sourire faux-cul et un air faussement servile, le ton bien obséquieux :
– Comme vous le voyez, je ne porte ni uniforme ni badge… mais je peux me renseigner si Madame/monsieur le souhaite.
Malaise assuré, encore un cul de botté. ¤

Je m’interrogeais sur les raisons de la popularité de certains, franchement blessée que tout le monde m’eût oubliée, si tant est qu’ils aient un jour eu conscience de mon existence.
Avant tout le monde me connaissait : au collège ¤ les 5 premiers jours de classe en 6ème, j’avais arboré des tenues fluos impossibles à louper qui m’ont valu le surnom « Miss Fluo » et j’avais parlé plusieurs fois à la télé locale ¤, au lycée ¤ je militais un peu, j’étais la benjamine au bac ¤, et en prépa ¤ mais là, nous n’étions que 11, difficile de passer sous le radar ¤.
Mais là, mon ego en avait pris un coup.
Pas grave. I will survive. Qu’ils aillent tous se faire foutre ces abrutis imbibés qui se la jouent « Successful businesswomen/man
»  :
-
Désolé, mon étui de business cards Pecci est vide, j’arrête pas de les distribuer…
- Attends, je sors mon palm de son étui Chamelle pour saisir tes coordonnées
- Tu veux mon stylet Mantblonc ?
- Il faut ab-so-lu-ment que tu viennes goûter le petit Saint-Durillon qu’on a trouvé, une merveille de bouquet et une robe à tomber !
- Comme ça, on pourra parler de choses plus sérieuses ie : argent, fringues de marques, boursicotage et argent ¤

Bref, tout le monde jaugeait son voisin pour savoir qui avait la plus grosse…¤ je parle position hiérarchique et fiche de paie, bien évidemment ¤

C’est à ce moment que s’est pointé Geoffrey, président de l’assoc’ d’œnologie, de la promo juste avant moi. Un mec sympatoche à qui je n’avais jamais vraiment parlé au-delà d’un bonjour échangé dans les couloirs des bureaux des associations.

Après avoir salué tout notre petit groupe, échangé deux-trois mots avec chacun, il s’est planté devant moi. Rayonnant comme toujours, il m’a claqué la bise, et m’a présenté sa femme :
– Je te présente Angèle, mon épouse.
– Enchantée.
– Angèle, je te présente…


à suivre…