J’ai développé une sensibilité exacerbée à quelques lettres mises ensemble, bien arrangées à qui la vie a été insufflée par l’offrande d’un petit bout d’âme. Les mots me charment. Un seul mot, je bascule. Pourtant je ne m’en laisse pas conter.
Quand le Loup s’est emparé de mon cœur, les mots ont été ses armes les plus douces et les plus efficaces. Il m’a dit que pour moi, il allait trouver le temps.
Ce n’est rien, un peu de temps, jamais rien d’autre qu’un peu de temps, quelques heures, quelques minutes, des secondes qui s’envolent et ne reviendront pas. Mais pour celle que j’étais, celle qui sortait de deux relations longues et éprouvantes, où le temps lui était toujours arraché, volé, et parfois, parfois seulement, alloué avec parcimonie, c’était le monde entier, c’était inespéré.

Avoir un enfant avec le Loup, bien que j’en parle beaucoup, ce n’est pour moi qu’une lointaine réalité aux contours un peu flous, une plaisanterie, une exigence pressante de ma mère, une pub Benetton, un prénom aux airs surannés. J’avais d’ailleurs décidé d’arrêter d’évoquer le sujet parce que finalement, il fallait encore attendre que le Loup ait une situation plus stable, que de toutes les façons, je n’étais pas prête, que ça n’urgeait pas. Et puis, je voulais savoir si lui allait mettre le sujet sur le tapis, même en badinerie.
Je lui avais fait promettre qu’il me ferait signe le jour où il voudrait qu’on s’y mette, lui qui ne veut pas me brusquer, lui si « easy-going », lui qui sait si bien comment s’y prendre pour que JE prenne les devants.

Mardi Soir.

Donc, j’avais décidé de ne plus initier de conversation sur le sujet depuis… oh, trois bonnes minutes quand, au détour d’un dialogue anodin, il est venu imiter les premiers pas de notre future fille. J’ai ri de bon cœur, rassurée de voir qu’il en parlait de son propre gré.

Samedi.

Le Loup avait beau vouloir se la jouer cool, je savais qu’il reprenait espoir, un retournement de situation le rendant indispensable au boulot, il serait peut-être même CDIsé en septembre. Il se remettait donc, prudemment, comme en cachette, à consulter les annonces immobilières que son CDD renouvelé nous avait fait abandonner en décembre. J’aimerais bien que l’incertitude qui préside à son avenir professionnel cesse un peu, pour lui, pour qu’il souffle enfin comme il le mérite, pour qu’il soit plus serein, et puis aussi, un peu, pour que nous puissions réaliser nos projets, acheter un appart’, faire un bébé. Je parlais, il comprenais et essuyais mes larmes.

Un peu plus tard, au MégaMagasin de la Vierge Britannique, j’avais aperçu le livre L’odyssée de la Vie tiré du documentaire éponyme diffusé sur la 2. Je me suis jetée dessus pour vérifier que les images reflétaient bien la mauvaise humeur lisible sur le visage lisse du fœtus en 3D. J’informais le Loup que ce serait bien le genre de livres qu’il pourrait m’offrir pendant ma grossesse. Lointaine réalité pour moi. Lointaine, si lointaine que je me disais in petto et ridens que d’ici là, je pourrais probablement lire ce bouquin en hologrammes. Et puis le choc m’a secouée. Il a juste dit, sur ce ton rassurant :

« On va avoir un bébé, bientôt. »


En temps normal, j’aurais vite fait de lui demander « T’as du retard? », ou « Qui est la mère ? », me réfugiant dans la dérision.
Mais là, au milieu des escaliers, dans ce grand magasin où tout avait disparu sauf lui et moi, j’ai compris. Immobilisée. Mon cœur s’est arrêté. Sa phrase rebondissait contre les parois de mon crâne trop petit pour tout contenir, et sensation familière, les digues qui ont menacé de craquer sous la pression de mes larmes, ont laissé s’échapper deux trois gouttelettes têtues.

Avec un mot, le Loup, qui est père depuis toujours dans sa tête, m’a rapproché de la maternité. Avec un mot. Bientôt.

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[edit de 16h48 : non, je ne suis pas enceinte, non non non, rien n'a été prévu pour les six prochains mois, non, c'est juste que les contours de la réalité qu'est une grossesse ensemble semblent moins flous... Ca veut dire que bientôt, nous pourrons envisager cette possibilité de manière plus concrète, mais pour l'instant, pas la peine de préparer de baby-shower !]