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Vu ce matin
- une dizaine de paires de bottes, des moches, des belles, des entre-les-deux,
- un homme qui enterrait son crachat sous les gravats,
- un homme à la barbe fournie ahanant sous le poids d’un colis,
- un camion de nettoyage tout propre,
- une old lady aux cheveux blancs semés de pois orange vif,
- un casque étrangement ergonomique pour son hydrocéphale de propriétaire,
- un bigleux essayant de fixer l’horizon à court terme,
- un visage émacié, non, une caricature sur pattes,
- une vieille portant un manteau de pute à moins que ce ne soit une pute portant un manteau de vieille,
- une colonie de champignons non comestibles élevés à l’ombre de parallélogrammes publicitaires,
- une troupe de soldats formatés, cousins germains à la recherche de parisianismes, aux chuchotis tonitruants,
- deux accents circonflexes roux dessinés en deux coups de crayon, pas plus, se promenant au-dessus d’yeux inquiets,
- un foulard à franges demandant la retraite,
- une ancienne compagne de bus, toujours aussi peu accorte qu’à l’habitude, peut-être en pense-t-elle autant à mon sujet,
- un taxi un peu flou emportant au loin mon bien-aimé.
« On garde le contact » avait-elle écrit.
¤ Ouais, la preuve… ¤
Je continue de déchiffrer son écriture sur les carreaux Seyès.
Dans son esprit, je sens que les filaments de l’ampoule s’échauffent, et là, après avoir ménagé une de ces pauses théâtrales que j’affectionne, je lui livre les deux indices qui éclaireront ces vieux souvenirs dont je fais partie.
Ces deux mot auxquels elle fait allusion dans son texte sont ceux par lesquels nous différenciions à l’époque le simple bécot du vrai baiser, celui avec la langue. ¤ Ce sont des phrases apparemment innocentes comme cette dernière qui font éclater mon compteur de visites ! Youhou ! Parfois, y’a des gens qui cherchent de ces trucs, j’vous jure, hein ! ¤
L’ampoule est allumée.
« Haaaan, je vois maintenant ! » crie-t-elle avec ce mélange improbable d’emphase et de naturel que j’avais oublié chez elle. ¤ Oui bien non, je n’avais pas oublié, c’est que maintenant, mes oreilles ont entendu d’autres choses, d’autres voix, d’autres silences et elles perçoivent des sons plus fins, ou alors, elles se font trop d’idées, elles ont perdu leur innocence et sont devenues parano. Oui, ce doit être ça. J’entends des trucs qui n’existent pas, mes propres infrasons hallucinatoires qui me rendent méfiante envers les émotions les plus pures parfois. C’est nase de grandir parfois. ¤
Elle semble soulagée enfin d’avoir mis un visage sur la voix, ou alors que j’aie fini ma lecture, ou alors les deux.
« Oui, je vois c’est qui ».
Elle a toujours fait cette faute. Celle-ci et « quelle heure qu’il est, hon ? ».
Tiens, ça ne m’énerve plus, c’est à la fois rassurant et déroutant de savoir que ¤ comme Julio ¤ elle n’a pas chan-gyé, en quinze ans.
Pourrait-elle en dire autant de moi ?
- Alors, qui suis-je ?
- Heu, c’est le prénom-là, je n’arrive pas à m’en rappeler…
- Et pourtant, il n’est pas très commun.
- Ah, zut ! Je n’arrive pas…
- Et mon nom de famille ?
Elle le dit sans hésitation.
Paf ! ¤ c’est une onomatopée, pas mon nom de famille, je préfère préciser, que cela soit clair dans tous les esprits ¤
C’est bizarre. Enfin, pas trop finalement, je me souviens qu’au collège, au grand dam de ma mère, les profs nous appelaient souvent par notre nom de famille. Ca a dû la marquer.
- Oui ! C’est ça. C’est bien moi, mon prénom, c’est… Jazz.
- Oui, Jazz !
Comment a-t-elle pu oublier ?
Elle est à la limite de l’hystérie. Son cerveau a du mal à computer.
Trop de questions arrivent en même temps à son cerveau. Trop.
Si les rôles étaient inversés, je réagirais comme elle. Non, je serais moins naturelle, surprise mais sur mes gardes, pas envie que ça tourne aussi mal que d’autres prises de contact avec d’anciens camarades de classe. Elle a du courage. Ou… elle est naïve. Ou alors tous ces anciens camarades ont toujours été super heureux de la revoir, de l’entendre à nouveau. C’est vrai qu’elle faisait l’unanimité, alors que moi, malgré tous mes efforts ¤ aimez-moi, je vous en supplie ¤ ce n’était pas toujours le cas.
Elle me demande comment je vais.
Tout va bien de mon côté. Je lui explique comment j’ai eu ses coordonnées.
« Ah, donc c’est ma mèèère…
Elle a rencontré ta mèèèère.
Tu te souvenais de mon anniversèèèèère ?
Ah ! C’est supèèèèèr. »
Oui, c’est net. Elle n’a pas trop changé sur ça au moins, son défaut de prononciation me revient comme si c’était hièèèèèr.
[Suite de Une B.A. pour Béa, à la demande générale de Mme Pas Contente]
Premier SMS vers 09h30 le 28 mars au matin :
Joyeux anniversaire mademoiselle !
Profitez-en, vous n’avez pas encore 30 ans…
signé Anne Onim.
(saurez-vous deviner qui je suis ?)
Rien.
Second SMS, vers 19h30 :
Vous n’êtes guère curieuse.
Faites donc un effort et trouvez qui je suis.
Une personne perdue de vue.
20h00 et toujours rien.
Soit son portable est kaput, soit elle ne l’a pas à côté d’elle, soit, elle se fiche éperdument des gens qui lui envoie des SMS d’anniversaire anonymes.
Décidant d’en découdre avec sa passivité énervante, j’appelle.
- Bonjour !
- Bonjour.
- Je voudrais parler à Béatrice s’il vous plaît.
- Elle-même.
- Joyeux anniversaire !
- Merci !
- Alors comme ça, vous recevez deux SMS de quelqu’un dont vous ne connaissez pas le numéro et vous ne cherchez pas à savoir de qui il s’agit. Vous n’êtes pas très curieuse, dites-moi.
- Non, justement, j’étais en tain d’envoyer un message pour demander à la personne d’appeler si elle avait quelque chose à me dire.
- Ah, eh bien, j’ai pris les devants.
- Oui.
- Alors, vous ne voyez pas qui je peux être ?
- Heu… non.
- Ah, charmant !
- Non, je ne vois pas, la voix ne me dit rien pour l’instant.
- Bon, c’est très vexant, non seulement, vous ne manifestez aucune curiosité en ne répondant pas à mes messages, mais en plus, vous ne faites pas d’efforts pour découvrir mon identité. Ca promet. Je regrette presque d’avoir appelé.
- … Je suis désolée.
- Pour vous rafraîchir la mémoire, laissez-moi vous lire quelque chose.
- D’accord.
- C’est une chose que vous avez écrite à mon sujet.
- J’ai écrit quelque chose sur vous ?
- Oui, de votre propre main.
- A la main ?
- Oui, de votre écriture faite de grandes lettres appuyées et penchées vers la droite.
- Ah bon ???
- Chut, je vais lire :
« Que dire de toi ? Tu es belle, intelligente et tu vas vite, plus vite que moi, c’est dire… »
Au fur et à mesure que je lis les lignes qu’elle avaient laissées dans mon « cahier de conneries » ¤ ce cahier que nous avions toutes à une époque au collège et que nous passions à nos camarades afin qu’ils y consignent leur avis sur nous ainsi que quelques textes/blagues/inepties de leur cru ¤ son attitude change.
Tout d’abord, elle doute de la maternité de ses propres mots :
« Vous êtes sûre que c’est moi qui ai écrit ça ? »
« Je dis ça sur vous ? »
« Je te trouve exothermique et dynamique… »
Je continue sans prendre la peine de lui répondre.
« Non ? C’est pas vrai ? »
Et là, elle commence à comprendre.
« Est-ce que ce serait ? »
Elle ne sait pas écouter religieusement cette nana.
« Non, c’est pas possible ! »
Rien à faire, je suis intraitable : elle écoutera ce texte écrit il y a près de 15 ans jusqu’au dernier point de l’annotation en marge. J’ai décidé.

vous, ici ?