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- Allô ?
- Oui, Béa ?
- Oui, c’est béa.
- Oui, salut ! Ca va ?
- Ah ! Tu m’a reconnue ?
- Oui, j’avais enregistré ton numéro
- Ah… OK !!! C’est supèèèèèr ça.
- [pfffff, m’énerve] C’est bien que tu m’appelles, parce que comme je savais que tu étais en vacances, je n’ai pas osé t’appeler ce matin de peur de te réveiller.
- On peut reporter notre truc à lundi ?
- Oui, sans problème. Ca va ?
- Ben j’ai ma copine qui est à l’hôpital…
- Rien de grave j’espère ?
- … et je dois aller la voir, et comme c’est loin, je me dis que pour rentrer sur paris, dans la direction opposée, pour venir te retrouver ce sera peut-être trop long et fatiguant pour moi, alors je me disais que peut-être on pourrait peut-être…
- T’embête pas, je comprends, c’est pas grave ta copine ?
- …faire ça la semaine prochaine, enfin, si t’es libre…
- Oui, oui, ça me va, à quelle heure ?
- … parce que comme je sais que tu as d’autres choses à faire…
- non, non, c’est bon, lundi, c’est bon, je t’assure [faut qu’elle arrête de s’excuser de vivre, surtout quand ça ne gène personne]. Quelle heure te convient ?
- …alors sinon…
- lundi, c’est noté !
- …alors, tu penses qu’on peut reporter ?
- Oui, oui, lundi, c’est OK.
- non parce que l’hôpital est loin, tu comprends…
- …
- … alors je me disais que ce serait peut-être mieux lundi…
- …
-  enfin, si c’est possible.

Je pense que vous avez eu un assez bon aperçu de cet échange construit  « discussion »
Avec sa logorrhée délirante, je vous passe les difficultés que j’ai eues à convenir d’une heure et d’un point de rendez-vous ¤ et à me retenir de hurler de la fermer deux secondes dans le combiné ¤.
Pire que ma mère quand elle se lance dans ses longues tirades qui seraient inutiles si elle m’écoutait.
Pire, et c’est peu dire. Si je m’y prends bien, en ne prononçant pas plus de trois mots ¤ par exemple : « il est beau ? » ¤, je peux embraser ma mère. Sa colère éclate et elle peut tenir des heures et des heures à babiller, invectiver, marmonner, et partir dans de fulgurantes hausses de ton aléatoires ¤ si, si ¤, et ce, en totale autonomie : je peux partir me faire un thé, changer de tenue quatre fois, me faire une couleur, devenir championne d’apnée en baignoire, écrire un mémoire sur l’influence du manque de magnésium sur les flux migratoires entre la Nouvelle Guinée et le Swaziland les soirs de pleine lune sur la période allant du 3 janvier au 8 mars 2005, et quand j’aurai fini, elle n’aura toujours pas mis fin à sa diatribe fougueuse. C’est bien, elle s’entretient toute seule, ménageant quelque fois des pause, pour se reposer la voix. On ne sait toujours pas se qui peut l’arrêter quand elle est partie.

Si Béa est comme ça, je crois que je vais me souvenir subitement que j’ai un truc important à faire lundi soir, genre épousseter les bibelots que mes dizaines de milliers de fans m’envoient. Bon, d’accord, je mens, mes fans ne m’envoient pas de bibelots. OK, je ne compte pas mes fans par milliers. Bon, d’accord, il n’y en a qu’un, il s’appelle Jean-Maurice mais il préfère qu’on l’appelle, j’ai demandé à la police de l’empêcher d’approcher de moi à moins de 500 mètres, mais le gentil agent a refusé d’assurer ma protection.
¤ Le fait que Jean-Maurice soit un personnage sorti de mon imagination y est peut-être pour quelque chose. ¤

Ne me jetez pas la première pierre.

à suivre…

Béa me demande si j’ai des nouvelles des autres.
Elle trouve que ce que font les autres est supèèèèèr.
Elle pense que ce serait sympa de réunir notre fameuse bande de collège.
Elle s’extasie, elle donne du « wow » à tout bout de champ. Ca m’agace un peu.
Je le soupçonne de nourrir un petit complexe, elle s’excuse presque d’avoir finalement opté pour le fonctionnariat, un boulot avec les vieux, qui n’a rien à voir avec les études qu’elle avait entamées.
J’ai envie de lui dire : « tu sais Béa, on a tous abandonné quelque chose à l’enfance et à nos rêves d’alors, certains plus que d’autres, certes ; nous ne sommes pas forcément devenus les super-héros que nous voulions, mais chacun peut changer le monde à son niveau, pas la peine de t’en faire, on en est tous plus ou moins là. » Mais elle pourrait croire que c’est juste pour la consoler, et la consoler, c’est admettre qu’elle a du chagrin, ou qu’elle est déçue, et ce constat, quand il est fait par une autre, blesse davantage. Donc, je m’abstiendrai.

Elle dit que ce serait chouette de se voir.
Je réponds que oui.
Elle insiste.
Je vais prendre mon agenda, en traînant les pieds.
Elle veut d’une date. Vite.
Je lui dit mercredi, elle dit supèèèèr.
Le rendez-vous est pris : mercredi. ¤ ce soir, ou pas ¤
Je vais craquer si elle me demande des nouvelles de mon frèèèère, de mon pèèèèère, de ma mèèèèère, de mon managèèèèèr, de mèmèèèère, de mon pic-vèèèèrt, ou si elle commande de la bièèèère.
Je me connais, elle va insister sur ces syllabes-là, et je vais vouloir l’imiter. C’est plus fort que moi. Ou lui demander pourquoi elle les appuie autant, ce qui tranche singulièrement avec son accent guadeloupéen que les années (et peut-être le fonctionnariat où de nombreux compatriotes entretiennent un nouveau langage mêlant les intonations indécrottables de là-bas – Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion — à une prononciation ampoulée et faussement parigote) ont renforcé.

On aura des choses à se dire, je l’espèèèèèère.

à suivre…