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Ah ! La vache…

Elle m’a eue.

Béa m’a tu
               e
                 r

C’est Bibi pas Béa qui va devoir se taper la recherche de la bonne pizzeria qui la contentera.
Je me retrouve tout le temps dans ces situations.
Pourquoi ? Pourquoooooooooi ?

La pression. La pression.
Celle de trouver un endroit où contenter une personne qui a une envie particulière.
Je risque de gâcher son caprice, et de lui faire passer deux heures pourries dans un restal nul, et une salmonellose est si vite arrivée…

¤ Heureusement, j’en trouverai une rapidement sur le net, bien notée, et je réserverai, comme d’autres internautes le conseillent. ¤

- Bon, à tout à l’heure.
- Bye !

J’y vais de plus en plus à reculons.
Magré tous mes efforts, j’arrive en retard en plus.
Acte manqué me dit Sigmund.

Je peux encore lui envoyer un texto avec un petit prétexte absolument absurde, donc éminemment plausible, genre :

“Gemima vient de nous quitter, suis trop bouleversée, trop d’émotions m’assaillent, désolée pour ce soir”

¤ nul besoin de lui préciser que Gemima est ma gerbille rousse – imaginaire – qui une fois de plus s’est échappée de mon cerveau sa cage. ¤
Ouais, super idée.

Je vais passer par la porte arrière de la Feunaque, récupérer le cadeau du Loup, et mettre les bouts en catimini. De toutes les façons, même si elle me croise, elle ne doit plus savoir à quoi je ressemble. Hé hé. Ninja style!
Mon plan est génial, gé-nial, mon machiavélisme évolué m’étonne, je suis épatante de suprématie intellectuelle, je me félici…

- Hé Jazz !

Et merde… Trop tard !
Elle gambade déjà jusqu’à moi…
Vite trouver une solution !

Prétendre que je suis une autre ? Lui mettre un coup de poing dans la figure pour qu’elle tombe dans les pommes ? Alerter les agents de sécurité pour qu’ils entravent cette folle qui cherche à me tuer à mains nues ?

Zut, flûte, crotte ! J’ai trop hésité…

- Salut Béa ! Ca fait longtemps que tu attends ?
- Non, du tout.
On manque de se cogner. Elle veut me faire quatre bises, je m’arrête à deux.

- On va récupérer le truc rapidos ?
Rapidos ? Rapidos !
Mais qu’est-ce qui me prend de dire rapidos, un mot naturellement banni de mon vocabulaire depuis le début de ce siècle. Tant que j’y suis, pourquoi pas lancer un « tête de mort » et arborer ma collection de pin’s au revers de ma veste en jean neige avec un Tex Avery Fluo au dos ?
Oui, t’as raison Sigmundo, elle me fait régresser.
¤ Ca, c’est le deuxième effet « quatre bises ». ¤

Elle me suit. En trottinant. Comme un lapin de pâques resté trop près des cloches…

C’est la même. La même.
Dans d’autres vêtements.
J’ai grandi, elle non. Elle semble encore plus menue qu’à l’époque ¤ la chienne veinarde ! ¤.
Le fait que j’aie changé d’échelle y est peut-être pour quelque chose.

On récupère le cadeau de mon chéri. ¤ NB : Penser à l’emballer et à le dissimuler ce soir. ¤
Je ne la regarde pas vraiment. Elle est trop petite. Je dois faire un effort et baisser la tête pour la voir, et ça me fait flipper que rien n’ait bougé chez elle. Ca ferait flipper Victor Hugo aussi, j’en suis sûre. Béa, c’est peut-être une Dorian Gray au féminin : une Dorianne Grey.


Si, elle a changé.
Elle porte des lentilles maintenant. Ses yeux globuleux ressortent plus.
Et puis, son accent s’est renforcé, une sorte de mélange caricatural , un tièèèrs Parisien, un tièèèrs Guadeloupéen, un tièèèrs non-identifié.

[Vous vous souvenez, je devais voir Béa hier...]

- Allô !
- Ca va Béa ? C’est Jazz !
- Ah ! Alors ?
- Ben alors ça te va toujours pour ce soir ?
- Oui. A quelle heure ?
- 19h00, comme prévu, non ?
- OK, ça me va.
Elle met la main sur le combiné et dit au revoir à quelqu’un.

- Où ça, reprend-elle ?
- Devant la Fenaque, il faut que je récupère un truc chez eux.
- OK. Tu voulais faire quoi ?
- Ben parler autour d’une tasse de café ou de thé et puis choisir un restaurant.
- Ah, bon ? Tu bois du café ?
- Heu non, je suis plutôt thé.
- Moi non plus, pas de café.
- Un thé ce sera alors.
- Ah… Si tu veux, si tu avais déjà cette idée…
- Non, non, si tu ne veux pas, on fait autre chose… Tu voyais quoi, toi ?
- Je croyais qu’on irait manger tout de suite.


Tout le contraire de ce que je voulais : le resto, à choisir de suite, probablement bruyant, probablement enfumé, probablement peu propice aux longues discussions émues des retrouvailles. Pas le temps de se poser, il faudrait tout de suite se plonger dans la carte, hésiter entre le poisson et le poulet, prendrons-nous un apéro ?, se retrouver au premier service entre ceux qui hurlent bas et ceux qui écoutent fort, le serveur voulant se débarrasser de nous, parce que les résas du second service ne vont pas tarder.

- Ah… C’est comme tu veux. Moi et mon easy-going attitude de merde.
- Oui, c’est parce que je n’ai pas trop de temps à te consacrer, il faut que je sois à la Place de Clichy à 21h00.

Ah, ouais… 21h00. C’est presque le happy hour pour moi, la célibataire pendant encore un jour. Je suis Parisienne, elle est cédébé, une Cendrillon des Banlieues ¤ après 23h00, son carrosse se change en RER louche et parfois en taxi cher et mal luné ¤.

- Ah… OK. Ben, alors, on zappe le café/thé.
Je ne lui demanderai pas pourquoi, elle ne me répondra pas. Je ne sais toujours pas ce qui a mené son amie à l’hôpital mercredi soir.

- OK, merci, ça m’arrange. Tu avais envie de manger quelque chose en particulier ?
- Pourquoi pas du jap…
- Moi, j’ai bien envie de manger une pizza là. Une bonne pizza, là. Ouaaaais !
Ca, c’est le désir éhonté d’une connasse de mince. Moi, j’ai pas trop envie d’aller au Pidza Heut.

- Comme tu veux.
Arghhh. Je me mettrais des baffes.

- Bon alors, on dit pizza.
Enfonce le couteau dans la plaie, va.

- Oui, oui.
- N’importe qu’elle pizza me va sauf Pidza Heut.

C’est au moins, ça, sinon, pourquoi sortir avec Béa pour se taper la queue, les parts de pizza sous UV, les mioches qui se pètent les poumons à crier dans la piscine à boules, quand j’aurais très bien pu rester à la maison, attendre qu’on me livre ma triple fromton à domicile, à mater les Téléteubés : aussi bruyant que des mômes carburant au coca pas light et saupoudrés de sucre après 17h00, ¤ en fait, un marmot, c’est un peu comme un Gremlin, non ? Après ça, qui peut douter de mes envies d’être mère ? ¤, avec une fâcheuse tendance à glousser pour rien à des blagues cons, comme Béa au moindre mot sortant de ma bouche. Je finis pas croire qu’elle me trouve un peu bouffonne, elle va passer la soirée à se foutre de moi alors que je me croirai drôle.

- Tu connais une bonne pizzeria ?
- Non, je te fais confiance.
Ah ! La vache !


à suivre…