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Dans la queue à la Fenaque, elle parle fort. De toutes ses forces.
Pour me faire chier, j’en suis certaine.

Elle rit aux réflexions que d’autres clients en file indienne ont faite à voix basse. Un rire non-censuré.
Pour m’emmerder, évidemment.

D’autres clients la regardent mine de penser : « Pfff… pas une Parisienne, celle-là ». Je capte leur regard dédaigneux, et je me demande si je suis devenue comme ces gens. La réponse est oui, et je n’en suis pas très fière. Un de ces jours, je réussirai à me persuader que c’est que tout ce qu’il y a de plus normal que de ressentir et montrer ce léger mépris envers ceux qui n’agissent pas comme nous, les cons de Parigots qui aimons que rien ne dépasse dans le métro, que tout le monde marche au pas cadencé, nous qui conspuons ceux qui retardent le bus en demandant au conducteur s’il passe bien à tel arrêt alors qu’ils savent pertinemment que c’est l’arrêt d’en face nom d’un p’tit bonhomme, nous qui bousculons les touristes qui pilent à la sortie de la rame, la tête en l’air cherchant la sortie, nous qui beuglons

« droite, droite, p*tain ! »

aux Provinciaux qui empêchent notre évolution dans les escalators, nous qui anathématisons ceux qui oublient de se lever des fichus strapontins aux heures de pointe ¤ en même temps, un peu de logique et de civilité, que diable ! ¤ et condamnons à mort les pèquenots qui, dernier outrage, blindent nos terrasses de cafés en été !
Nous les agacés-pour-rien, nous les citadin(de)s si peu urbains, nous les intransigeants majuscules de la capitale… ¤ de bons côtés, les Parisiens ? oh oui, mais seule une autre tête de veau serait en mesure de les apprécier. ¤

Rahhhh ! Ce que je me déteste quand je deviens intolérante comme ça ! Je me console en me disant, qu’au moins, j’en suis consciente et que je me reprends tout de suite, mais je m’en veux d’avoir éprouvé un peu de dédain tout d’abord.

Nous partons pour le restal.
Elle est toute contente de savoir que j’ai fait une résa. Elle trouve ça très bien que j’ai fait une résa. ¤ Ouf, elle a failli dire supèèèèr. ¤
Elle ne marche pas, elle sautille. Elle ne porte pas de collant sous son corsaire. Elle doit peler grave de mi-mollet jusqu’aux pointes des orteils dans ses petites chaussures pointues de fille.
Dans le RER, le double menton d’en face écoute notre conversation, je lui jette des regards aussi indiscrets que ces oreilles, mais Jabba le Hut veut savoir tout de nous.
Béa veut changer de boulot, elle se cogne au plafond dans sa boîte, et rêve d’un ailleurs bureaucratique inaccessible. Elle a toujours été myope. Elle ne voit plus que la pièce aveugle dans laquelle elle pense s’être emmurée vive. Je lui donne d’autres pistes, des riens auxquels elle n’a pas pensés, et un rai de lumière se faufile qui dessine peut-être une issue ou deux. Elle sourit. Les dents blanches.
Elle n’a pas changé.

Nous arrivons à destination.
Il ne nous reste déjà plus qu’une heure quand nous prenons place à la petite table.
Je lui sors la banalité de circonstance : « tu n’as pas changé ». Polie, elle me renvoie l’ascenseur.
Tu parles que je n’ai pas changé… ¤ la ferme, Julio ! ¤


à suivre…