Voilà ce qui a obligé La Moole a pouser encore une fois son cri primal.

Il y a quelques années, ce même début de question était revenu.

« Et vous êtes… »


J’ai répondu : « Noire », avec un grand sourire franc.
Je me trouvais drôle. Hilarante, même.

Il faut dire que cette franchise, le détachement avec lesquels cette interrogative avait été débitée me paraissaient sains, de manière inhabituelle et inespérée.

Je me félicitais in petto « Là, t’as marqué un bon point Jazz, ton humour va faire des ravages », quand je me rendis compte que les yeux de mon interlocuteur me fixaient de ses yeux ronds écarquillés.
Le regard bien caractéristique de celui qui ne comprend pas.
Il ne comprenait pas
mais voulait faire bonne figure : sa bouche souriait, mais le reste de son visage marquait une moue d’interloqué.

La réponse attendue était « je représente l’entreprise Global Company International of the Entire Freaking World », pas « Noire, ah ha ha, pourquoi, ça ne se voit pas, oh, vous espèce de grand facétieux chauve, je vous aurais bien pincé là joue, tenez ! ».

Aïe. Mauvaise anticipation de ma part.

Autour de la table, ils ont dû se dire « Oui, bon, OK, elle est Noire, et alors ? Pas la peine de le dire à tout bout de champ non plus. Elle doit avoir du mal à s’accepter la pauvre… »

De ma part, cette petite précision inutile, puisque visible, incongrue, et surtout non-sollicitée, prenait des airs de revendication acharnée, de preuve que je vivais mal mon identité.
Merde, ce n’était pas du tout le message que je voulais émettre.
Moi qui croyais évacuer la question et de rendre les choses plus simples pour tout le monde, j’avais rendu la situation un peu inconfortable.

Ai-je cherché à dissiper cet énorme malentendu ? No, absolutely not.
Je n’ai aucun problème avec ma peau ¤ sinon certaines zones sèches et sensibles ¤.
Je ne suis même pas paranoïaque, je ne passe pas mon temps à me persuader que les gens agissent de telle ou telle façon avec moi parce que je suis Noire et que si j’avais été Blanche, les choses seraient différentes.
C’est peut-être parce que, à ce jour, j’ai eu la chance de ne pas subir de racisme pur et dur ¤ à quelques lointaines exceptions près ¤ et puis les rares remarques déplacées qui me sont adressées, je choisis d’y répondre par des mots gentils ou par le mépris ¤ en fonction de l’émetteur et de mon humeur ¤.

Depuis ce jour, quoi qu’il en soit, j’essaie d’attendre la fin de la question plutôt que me précipiter et mettre les gens mal à l’aise malgré moi.

C’est en tout cas l’attitude à laquelle je me tenais jusqu’à ce fameux déjeuner frisco-pasco-dominical.

à suivre…