Ce jour-là, je ne me sens pas très belle.
Un peu trop boudinée dans mon jean, le teint brouillé, les cheveux comme une masse informe et mousseuse indissociable de mon crâne.
Un de ces jours où l’on n’a pas envie de se reconnaître dans la glace.
Avec le Loup, nous allons prendre l’air.
Sur le quai du métro, j’observe en douce.
Des filles si maigres qu’on ne les voit pas de profil.
D’autres qui passent derrière des affiches sans les décoller.
Un autre qu’on peut faxer.
Mon bras a plus de chair que la gambette de celle-ci.
Faméliques.
J’ai beau me dire qu’elles sont limite maladives, qu’elles font pitié plutôt qu’envie, qu’elles doivent trouer leurs vêtements de poupée aux coudes et aux genoux tellement leurs articulations sont saillantes… je suis jalouse.
On doit se sentir plus à l’aise dans le bus quand on a un si petit cul.
Ca doit être aussi jouissif que d’avoir une Smart quand il ne reste que des places ridiculement petite, des mouchoirs de poche pour se garer.
Ca fait quoi de marcher sans faire trembler le sol ?
Pour me sentir moins obèse, il faudrait que je perde l’équivalent d’une jambe.
Que va dire Maman quand elle me verra ? Que j’ai enflé, que je devrais faire du sport de manière plus assidue, qu’elle connaît ce drainant super efficace ?
Ah, heureusement l’arrivée de filles à fesses, des filles qui ont de la poitrine, pas des piqûres de guêpes, des non-anorexiques me sort de mon anticipation des reproches maternels.
Ce ne sont ni thons, ni des obèses.
Certaines ont même le minois mignon.
Juste des filles pas retouchées parfaites comme dans les magazines, mais que tout un tas de gens n’hésiteront pas à complexer à la première occasion. ¤ Bien entendu, ce n’est pas mon genre… ¤
Tiens…
une chose me frappe…
Est-ce que ça voudrait dire que…
Non…
Peut-être que les hommes commencent à comprendre…
Mais bien sûr !
Il faut que je fasse part de ma découverte au Loup…
Sur le ton de la confidence, je lui chuchote, tout heureuse :
- Je suis satisfaite de voir que les “grosses” ¤ moi aussi, je me mets à dire grosses alors qu’elles ont juste plus que la peau sur les os… argh, les rédactrices de mode ont eu ma peau… ¤ sont maquées, alors que les minces/maigres sont célibataires. ¤ je le sais car elles sont seules, et cet air mêlant la tristesse et le désespoir mal dissimulés au message “Attention, j’ai l’air d’être heureuse et comblée, mais je suis quand même disponible, hein, mais c’est surtout parce que je n’ai pas le temps de me consacrer à la recherche de l’âme soeur, trop de boulot, vous comprenez” je l’ai tant arboré pendant quelques mois qu’il ne peut me tromper. ¤
Je finsi ma phrase sur un clin d’oeil.
Je suis Marie Curie, je viens de découvrir le radium.
Ce à quoi le Loup répond :
- Tu veux dire que, une fois en couple, les filles se mettent à grossir ?
Oui.
Bon.
Merci le Loup.
¤ Là pour le coup, je passe de Marie Curie à Rosalind Franklin, la chercheuse oubliée et bafouée, dont les travaux ont pourtant mené à la découverte de la structure de l’ADN… ¤
Maintenant, je me sens vraiment grosse,
mais au moins, j’ai quelqu’un à enquiquiner avec mes histoires.

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