Je me souviens de cette montre Mickey.
Une jolie montre Mickey offerte par Maman.
Une vraie de vraies, avec des aiguilles et même une trotteuse au délicieux tic-tac.
Les tic-tac ne m’a jamais angoissée, au contraire, je ressens quelque chose d’inexplicablement apaisant dans l’immuabilité de cet enchaînement. Comme un battement de cœur qui répond au mien. Comme un rythme universel qui m’assure que toute chose passe, surtout si elle est mauvaise.
Tic tac.
Tic.
Tac.
C’était ma première vraie montre.
Mais je ne voyais pas de vraie différence entre celle-ci et celles en plastoc que j’avais eues avant, celles-là mêmes qui vous lâchent au bout de trois jours, que la chaleur de votre corps dérègle, où les cristaux liquides s’évaporent si on les regarde trop. Ce n’était qu’une autre montre de tirette pour moi, et elle ne ferait pas long feu.
Mais elle avait un beau bracelet rouge — en cuir, pas en plastique comme je l’ai appris plus tard.
Au centre, Mickey arborait son sourire de souris de luxe.
Je me souviens de la première fois ou j’ai vu les pieds de Mickey dans un dessin animé où il était à la plage. Il avait les pieds noirs. C’était drôle, jamais je n’avais pensé que Mickey avait des pieds, et encore moins noirs. Ca devait être ça être Pied-Noir. Avoir les pieds noirs, comme Mickey, tout bêtement.

Maman m’avait fait ce cadeau juste avant un grand événement de ma vie.

Je faisais du théâtre à l’époque et j’allais partir une semaine en Belgique pour un festival auquel ma troupe était invitée à jouer une pièce qui, si je m’en souviens bien, parlait de la résistance d’un instituteur sous un régime totalitaire dans un pays d’Afrique.
Je Soussigné Cardiaque, de Sony Labou Tansi.
Je jouais Nelly, la fille de l’instituteur. Un tout petit rôle, une ligne par ci, une pose par là, juste une chanson à chatonner, des paroles que je n’avais qu’à répéter d’un air hésitant, avait précisé Gabriel le metteur en scène, après mon père pour de faux.

Il y avait d’autres enfants.
Une grande fille à longues tresses qui aurait voulu me traiter comme sa poupée, mais je refusais toujours de me laisser emporter dans cette passivité qui ne me convenait pas.
En revanche, j’aimais bien jouer avec ce grand garçon un peu turbulent, juste ce qu’il fallait, suffisamment pour m’embringuer dans ses bêtises de gamins, mais pas assez pour que celles-ci soient répréhensibles.

Et puis, il y avait les jumeaux, plus proches de mon âge, ou du moins le croyais-je parce qu’ils paraissent plus jeunes que les autres, et leur petite taille me persuadait qu’il n’avait eu le temps de découvrir le monde qu’un an ou deux avant ma naissance.
Dans mes souvenirs, ce sont eux qui ont arraché la queue de mon Kiki préféré, quelque part dans un parc en Belgique.
C’est à partir de là que j’ai entretenu la croyance que tous les jumeaux garçons noirs étaient un peu plus habités par le diable que les autres, et qu’ils étaient tous, sans le savoir, des mutilateurs sans remords de Kiki.
J’ai abandonné cette pensée sans fondement depuis. Enfin, je dis ça, mais ça fait longtemps que j n’ai pas croisé de jumeaux noirs et mâles.

Les jumeaux avaient une sœur adulte qui était venue nous accompagner pendant le festival.
Comme elle n’avait pas de montre, dans le train vers le plat pays, elle a emprunté la mienne.
Elle était responsable de nous, je lui rendais service, c’était normal.
Mais comme je venais tout juste de recevoir cette présent de ma mère, je n’avais pas eu le temps de m’y habituer, aussi, au bout de quelques jours, elle ne me manquait pas du tout au poignet.
Notre « gouvernante » continuait à la porter au sien et nous n’étions jamais en retard (sauf lorsque nous commandions une autre ration de frites au restaurant).

La semaine est passée et nous sommes rentrés à Paris.

Evidemment, toute à ma joie de retrouver mes parents, de leur raconter mes aventures, et de voir si ma chambre avait changé en odeur, en lumière, au toucher, ‘avais oublié de récupérer ma montre. Je l’avais même oubliée. Je n’avais jamais eu de montre. Quelle montre ?

Maman s’est rendu compte de mon oubli bien après mon retour à la maison.
Je lui ai expliqué que je ne me rappelais plus avoir pris la tocante avec moi, et j’étais sincère, l’épisode du prêt était tout bonnement sorti de ma mémoire.
Ce n’est que quelques minutes plus tard que je me suis souvenu de mon erreur.
Maman n’allait pas me pardonner cette faute, mais, après tout, on pouvait récupérer mon bien à la prochaine répétition pour Chaillot, alors, la casse était limitée.

Maman, dont la colère avait tellement monté qu’elle menaçait d’exploser, avait décidé que puisque J’avais été suffisamment « grande » pour prêter ma montre, JE pouvais bien la récupérer toute seule.

Donc, à la première répétition au pied de la Tour Eiffel, j’ai réclamé, poliment.
Etais-je sûre qu’elle ne me l’avais pas remise dans le train du retour ?
Oui j’en étais sûre. Non, c’est encore toi qui l’as.
D’accord, elle allait me la rapporter la prochaine fois.

La fois d’après, elle avait oublié. Et puis la fois d’après aussi. Et finalement, elle l’avait perdue.

Ma mère qui commençait à en avoir plus qu’assez, mais qui voulait m’enseigner la notion de responsabilité matérielle, a exigé que je demande une autre montre en échange.

La montre lui avait coûté cher. C’était un cadeau, elle pensait que j’étais plus digne de confiance que ça, moins couillonnable, moins naïve. Et si on m’avait demandé ma robe ou mes chaussures, est-ce que je les aurais aussi prêtées, hein ?
Ah non ! Hein ! Alors, c’était pareil me répétait-elle.
A l’époque déjà je sentais que ce raisonnement n’était pas infaillible, mais lorsque j’ai risqué un « mais je voulais être gentille », un « hé bien voilà où ça t’a menée » m’a remise en place.

En petite fille obéissante et pleine de regret, je me suis exécutée, en précisant lâchement, que c’était ma mère qui me poussait à ce harcèlement. J’avais fini par adopter le point de vue maternel, parce que Maman a toujours raison et que, c’est vrai quoi, je devais être dédommagée, mais je me gardai bien de le dire ou de le montrer ouvertement à celle dont j’étais la créancière.
Elle avait beau être la sœur d’une paire de démons tortionnaires de peluches, celle qui me faisait passer pour une minable irresponsable et insouciante auprès de ma mère – sans compter mon père qui en avait rajouté une couche – elle s’était occupée de nous, et à part ce fâcheux incident, elle avait été d’une gentillesse incroyable.
Je me rappelle qu’elle m’avait félicitée pour l’élégance de mon exécution d’une mazurka improvisée.
Et encore, elle aurait dû me voir à la biguine, LA danse traditionnelle de chez moi – la mazurka étant davantage une spécialité martiniquaise.
Une africaine appréciant la transformation et l’appropriation par des esclaves d’une danse dite « blanche » ne pouvait qu’être une bonne personne.
¤ C’est fou, comment pouvais-je avoir de telles considérations à ce jeune âge, alors que j’étais incapable de garder un œil sur ma précieuse montre ? ¤



Bref, quelques temps après, elle a fini par accéder à la demande et j’ai reçu une nouvelle montre.
En plastique.
Elle ressemblait vaguement à la mienne, parce qu’elle était rouge quand même.
Elle m’aurait bien contentée si je n’avais pas eu conscience grâce à Maman de la valeur de celle que j’avais perdue. Elle m’aurait bien contentée avant toute cette histoire. J’étais passablement dégoûtée des montres, des adultes et de leurs mascarades, du plastique, du cuir.
Maman a grogné devant ce rendu de pacotille, mais nous apprenions toutes deux une leçon : je comprenais que je devais faire attention à mes effets personnels, et elle qu’elle ne devait pas me confier de choses de valeur avant un bout de temps. Et puis, Maman aussi semblait en avoir assez de cette histoire qui s’éternisait.

Avec le temps, je suis devenu plus soigneuse.
Mais
j’ai mis du temps avant de porter une montre à nouveau.