Je reviens de mon ultra-rapide sortie déjeuner.
Juste le temps d’un aller-retour de 100 mètres sous une insidieuse et froide bruine.
Pas plus.
En ce moment, mon boulot de stagiaire de luxe over-booké ne me permet pas de m’attabler correctement, ni d’hésiter sur un menu et encore moins de rester un quart d’heure après avoir payé l’addition, et de toutes les façons, c’est pas avec le temps qu’il fait que j’irais prendre une place en terrasse — OUI, il ya des restaurateurs assez dingues pour installer des terrasses avec cette météo à la noix. Faut croire que les nappes en plastique ruisselantes et les chaises transformées en cuvettes pour bain de siège façon Rika Zaraï ne sont pas des arguments suffisants pour attaquer leur optimisme.

Punaise, j’ai les glandes.
Bien comme il faut.

Je vais rentrer, me mettre devant le Mac, saisir des tonnes de chiffres, encore et encore, vérifier que les lignes sont bien régulièrement espacées, mettre la bonne couleur là où il faut, tout ça, tout ça.
Je vais déprimer.

Ce job dont j’avais rêvé est en train d’aspirer mon âme.
Je n’ai plus le temps de rien, juste assez pour me rendre compte que si ça continue comme ça, ce taf me rendra misérable, ma capacité à penser, ma créativité et mon envie de morder vont s’évanouir.
Bon, je suis bien payée, dans un quartier super plus sympa que le 9-3, mes collègues sont (toujours) sympa avec moi, d’accord, mais et ma vie, ma VIIIIIIIIIIIiiiiiieeeeeeuh dans tout ça ?

J’en suis à ce moment de ma réflexion, bien emmitouflée dans 3 écharpes, en train de me demander, merde, où que t’es le printemps, quand ça me tombe dessus.
La canne en l’air, dans des bas chairs qui crapottent un peu, et beaucoup trop courts pour la petite jupe à l’imprimé fleuri improbable.
La jupe un peu courte, les fleurs, le printemps, tout est là !
C’est un signe…

Elle y va lentement. Lento, ma sicuro.

Des cheveux blancs s’échappent en mèches folles de son beret en macramé gris souris, elle a des cheveux blancs
Elle ne doit pas dépasser le mètre quarante, même sans être recroquevillée.
Elle ne le dépasse pas non plus à la minute vu l’allure à laquelle elle se déplace sur le trottoir.

Je m’inquiète, je ne vois pas ses mains, tout juste ce petit filet de course ° tiens, une vieille sans son caddie de 2 mètres cube ° qui pend à son coude.

Elle a peut-être une attaque Grand-Mère Primevera.
Elle a dû croire qu’il faisait beau, puisque c’est le printemps depuis 3 jours, même qu’ils l’ont dit sur Antenne 2 ° Les vieux, ils ne savent pas qu’on est passé à France 2 °. Il lui fallait sortir annoncer la bonne nouvelle.
Peut-être qu’en prenant la précaution, avant de partir, de regarder par la fenêtre comment les gens étaient habillés, elle a vu une cargaison de Lapons aux joues rosies par nos températures qu’ils trouvent plus que clémentes, ou de Canadiens en goguette portant polo manches courtes, bermuda à poches et sandalettes en cuir ° avec ou sans chaussettes, c’est selon °. Alors, elle s’est dit qu’il devait faire bon, a revêtu son petit gilet de laine et saisi son filet pour aller acheter des primeurs, et p’têt même des jonquilles, pourquoi pas ?

Finalement, c’est le froid qui l’a saisie.

Elle fait une attaque, c’est forcément ça.
Quoi d’autre pourrait justifier une telle lenteur ?
A mesure que j’approche de son dos, je ne vois toujours pas ses mains.
Elles doivent être crispées sur son coeur dans un effort désespéré pour l’empêcher de sortir de sa poitrine.
J’imagine ses petits doigts frêles et leurs jointures blanchies par la vigueur de la contraction.

Elle doit manquer d’air.
Elle n’a plus la force d’appeler à l’aide, c’est certain.

Il faut que j’aille la secourir !
Je cours, inquiète, j’essaie de me souvenir des premiers gestes, ceux qui peuvent sauver des vies, continuer à alimenter le cerveau en oxygène, position latérale de sécurité, dégagement des vois respiratoires, check de la conscience, réchauffement. Mince, je suis dégoûtée de ne pas avoir voulu débourser 100 balles pour une formation aux premiers secours, trop conne alors que j’avais envie de claquer 160 euros dans un fer à lisser, j’te jure… J’aurais eu l’air con avec mes cheveux raides et une petite vieille en train de crever dans mes bras.

J’imagine déjà le Parisien s’emparer de l’histoire, en plus, histoure de faire une vraie pause, je n’ai pris ni mon téléphone perso, ni celui du boulot. Super pour appeler les secours…
Ah, bravo Jazz, t’es championne sur ce coup-là.
Et toi qui te plains d’avoir un job pas top-top en ce moment. Au moins, t’es en vie.

Ca y est, Primavera Granny est à une encablure à peine.

Mince, on aurait dit qu’elle bouge !
Yes !
Noooon ! Argh… Si ça se trouve, elle est en train de trébucher, son crâne va heurter le sol et se fracasser.
° Tiens, au fait, ça fait quel bruit une caboche de vieille qui se fracasse ? Ca doit faire comme quand on marche dans un millefeuille, avec l’ostéoporose, la peau qui s’affine et le liquide céphalo-rachidien qui doit avoir coulé/séché un peu… °

Je me jette pour la rattraper…

Héroïque, non ?

Mouais, bof.

Il s’avère ° comme je l’ai appris avant de me confondre en excuses ° que la Mère grand, loin de succomber à un AVC, une crise cardiaque ou autre rébellion de son corps flétri, s’était simplement arretée pour trouver ses lunettes.
Elle venait de recevoir le texto de son petit-fils et voulait lui répondre vite.

Encore une super aventure de Jazz…

Petite vieille