Akynou et moi, on est presque voisines.
J’ai juste une “petite” côte à monter et à redescendre et hop, je suis chez elle en moins de deux.
Lors de nos trop rares balades avec Le Loup, quand nous passons dans le coin, je ne manque pas de jeter un oeil en direction de chez elle, le remords en tête : “il faut qu’on se fasse ce resto, nom d’un chat !”
Bref, je m’épanche un peu là, et tout ça ne vous regarde pas plus que ça, en fait.
Alors, pour en venir au sujet de la note, voici la question soulevée par Akynou dans un de ces commentaires.
“Est-ce que [la couleur de peau ] a vraiment une importance. [Ma fille aînée] à deux ans et demi me posait la question de savoir de quelle couleur elle était. Comment répondre. Elle avait la même couleur que mon père, qui était considéré comme blanc, tout en étant métisse… Je lui ai demandé de quelle couleur elle se voyait… justement, elle ne savait pas. Elle avait besoin d’un nom, pour le dire. Comme Serge sur ses crayons…”
Comme à chaque fois que le sujet de l’identité, de la couleur, de l’appartenance à une culture, un groupe ethnique ou une nationalité se pose, les expériences des autres sont toujours enrichissantes, je crois (et pas que dans ce domaine là, d’ailleurs).
Voici une histoire, ou deux.
Depuis toujours, j’aime écouter les récits d’école de mes cousins. C’est un univers impitoya-a-ble décrit avec des mots d’enfants pas toujours aussi insouciants qu’on veut le croire.
Donc, un jour de vacances, je questionne Brissou et Cla-Cla (frère et soeur de 7 et 5 ans à l’époque, tous deux métissés, nés de parents eux aussi métissés, qui ressemblent à un mélange de Polynésiens, d’Antillais et d’Indiens d’Amérique, le tout à peau claire et chevelure sombre massive un peu crépue, pour vous donner un contexte) sur le nom de leurs camarades de classe favoris, ceux qu’ils aimeraient retrouver à la rentrée :
Eléa, Amine, Cléo, Jérémie, Djamena, Théophile, Lana, Djibril, Perrine, Louis, Violette, Erwann…
C’est une litanie de prénoms du monde, marqués de l’héritage régional, à la mode ou pas (bref, comme on en trouve dans toutes les écoles de Paris, ailleurs, je ne sais pas…) qui répond à ma demande.
Et puis, Brice finit la liste en disant :
- Tout le monde sauf Arthur et ses copains !
- Ah bon, et pourquoi pas Arthur ? Il n’est pas sympa ?
Le frère et la soeur répondent en coeur :
- Non, il ne veut pas jouer avec les Noirs !
Merde, c’est vrai ! Les racistes aussi, malheureusement, se reproduisent et leurs idées ne meurent pas toujours.
- Et alors, ça vous rend tristes ?
- Ben non, lâchent-ils, toujours en choeur.
Brice complète :
- Il a dit qu’il ne jouait pas avec les Noirs. Mais il est bête, et moi je ne joue pas avec les bêtes.
Là, inutile de vous dire que je suis super fière de mon cousin !
Je continue mon questionnaire.
- Et lui, il est Noir ?
- Non, il est un peu rose, dit Cla-Cla avec son adorable petit minois (qui depuis a beaucoup changé, elle est devenue néo-hippie-punk)
- Et vous, vous êtes quoi ? Noirs ? Blancs ? Roses ? Un petit peu roses ?
Je viens de plonger mes cousins dans la perplexité.
La fulgurance frappe enfin Cla-Cla :
- Je sais, moi, on un p’tit peu noirs avec beaucoup beaucoup de blanc, déclare Cla-Cla après quelques secondes de réflexion torturée.
Brice, le ton péremptoire du fils aîné qui sait mieux que son bébé de soeur, impose sa vision des choses :
- Non, n’importe quoi Cla-Cla, on est pas ce que t’as dit, hein. On est… BEIGES !
Je ne sais pas si Arthur a révisé ses critères pour la sélection de ses amis, mais grâce à lui, maintenant encore, il m’arrive de faire un large sourire en entendant le mot “Beige”, en mémoire du fou rire qui s’est emparé de moi après cette fameuse sortie de Brissou.
Une autre fois, c’est mon cousin Vinou (oui, je leur donne à tous des surnoms stupides…) qui est rentré scandalisé de l’école.
Vinou, il est noir ébène, une couleur profonde comme celle de mon grand-père maternel.
Il a accouru vers sa mère, en pleurant à moitié.
Entre ses larmes, nous avons compris :
Maman, tu m’aimes moins parce que je suis un p’tit négr0 comme il a dit Ludovic ?
Il a fallu lui expliquer en vrac que :
- la couleur de peau, c’est comme la couleur des yeux, ce n’est pas vraiment important, et puis, on ne va pas se mettre à détester tous les gens qui ont les yeux verts, ce serait bête et méchant.
- ce n’était pas parce que ses soeurs aînées étaient beaucoup plus claires de peau que lui qu’il fallait croire que nous les aimions davantage que lui.
- certains mots sont considérés comme des injures qu’ils renvoient à des haines complètement injustifiées et qu’il ne faut pas les dire.
- si tout le monde était pareil, alors on s’ennuierait sec sur cette planète-là.
- Ludovic est un petit con, et que des petits cons comme lui, il y en a de toutes les couleurs.
Il a compris, et pour alléger un peu la gravité de la leçon que nous venions de lui faire, je lui ai dit, l’air très sérieux :
- Tu vois, moi, je ne t’aime pas, et tu sais pourquoi ? C’est pas parce que t’es noir, c’est parce que t’es très moche et très bête !
Ce à quoi il a répondu dans un grand sourire :
- Mais non, tu m’aimes.
- Mais oui, je t’aime mon Vinou ! Tu le sais bien.
- Oui
- Et tu n’es pas moche.
- Je sais, j’suis beau.
- Mais alors, qu’est-ce t’es bête et prétentieux !
On a bien rigolé aussi ce jour-là avec Vinou.
Si j’étais un crayon de Serge, comment serais-je étiquetée ?
Je ne sais pas si je supporterais de n’être que couleur.
Je suis couleur et saveur, non, couleurS et saveurS, et héritages, et culture propre, et influences, et appropriation et interprétations de tout ça.
Je ne me suis jamais posé la question pour moi-même, peut-être parce que je suis noire, et que ça se voit, que cela s’impose. Je ne sais pas à quel moment je m’en suis rendu compte de cette chose-là.
Me suis-je jamais fait cette réflexion ?
Non, j’aurais trouvé ça décidemment trop compliqué. Je suis noire, et après ?
Quand ma mère me disait : “Black is beautiful”, j’avais envie de lui dire “Oui, m’enfin, les autres couleurs aussi sont beautiful”, sans chercher à comprendre la revendication qu’il y avait dans ce slogan.
Ca risque de devenir un peu plus compliqué avec ma descendance.
Si je devais avoir des enfants avec le Loup, j’aimerais qu’ils se voient comme des personnes qui, il se trouve, ont aussi une couleur ni étendard séparatiste, ni honte. Ni fardeau, ni supériorité. Juste une composante de ce qu’ils sont.
Je crois que ces notions de couleur ressortent surtout quand on est dans un endroit, un pays, une région où l’on est seul à porter certains traits
ethniques (peau, cheveux, faciès, corpulence…).
Bon, assez parlé ou écrit, si vous préférez.
Evidemment, je ne pense pas vraiment avoir répondu à quoi que ce soit, mais j’ai le sentiment agréable d’avoir contribué au partage d’idée sur le sujet.
Messages personnels à l’attention d’Akynou:
- Si Lou a trouvé un mot, qu’elle le fasse savoir. Sinon, je lui propose : “Louesque”.
- Si tu pouvais me donner la recette pour en faire des jolies comme les tiennes, ce serait sympa.
°Le Loup veut deux filles, et moi, je veux une rouquine…°
Merci par avance.
- Si tu es toujours OK pour un resto, je suis partante du jeudi au dimanche soir jusqu’au 8 septembre.
Fin de cette note qui a pu paraître interminable…

6 comments
Comments feed for this article
16 août 2007 à 21:41
Merlin
Ma moitié me suggère d’inventer des couleurs: petit écolier => un p’tit beurre avec du chocolat.
Quant au beige, moi je suis belge, c’est pas pareil ? Comment ça, être belge est une tare ? Je ne vous permets pas !
16 août 2007 à 22:40
Mme Pas Contente
c’est si important que ça de savoir de quelle couleur on est ? bon, oké, j’ai bonne mine (!) de dire ça, parce que je n’ai jamais souffert de discrimination à propos de ma peau, mais j’aurais quand même du mal à dire de quelle couleur elle est : Si c’est l’été, elle est rouge, si c’est l’hiver, elle est bidet. En faisant un mix, ça veut dire que je suis rose ? comme un piti goret ? ben merci, c’est charmant…
17 août 2007 à 10:34
Jazz
> Merlin : “Petit Ecolier”, je trouve ça très drôle. Bravo à ta moitié, qui forcément, pour trouver des choses aussi fines ne peut être Belge.
Meuh non, allez, je rigole, moi, j’aime bien la Belgique et ses habitants, surtout ceux qui parlent Belge.
> Mme Pas Contente : Non, mon piti goret, je ne crois pas que cela soit très important de savoir de quelle couleur on est. La couleur en soi n’est pas importante (c’est comme la taille), c’est probablement juste un premier élément qui permet aux gens de se sentir un peu moins perdus car ils se disent, “tiens, je ne suis pas le seul, j’appartiens un peu à un groupe qui partagent quelques cararactéristiques physiques/culturelles”.
Je pense que si tu allais dans un pays (ou même dans une salle, un dîner, une fête) à majorité noire, ou asiatique par exemple, tu te poserais peut-être davantage la question. Je dis ça parce que, une fois, le Loup et moi sommes allés à un spectacle (à Paris) entièrement joué en créole. L’une de ses premières réactions a été de me dire “Dis donc, tout le monde me regarde avec insistance ici”. Il avait oublié qu’il était le seul Blanc du lot et que tout le monde était assez incrédule de le voir assister à cette représentation. C’était très drôle.
La couleur est un des nombreux éléments qui permettent de se “définir”, mais je ne crois pas qu’il soit le premier ni l’unique si je devais parler de moi.
Evidemment, j’arrive après des années et des années de débat sur la “Négritude”, l’”Antillanité”, le fait d’être noir et de ne pas en avoir honte. Merci Aimé Césaire, Merci Cheikh Anta Diop, Merci Raphaël Confiant, Edouard Glissant, Maryse Condé, Frantz Fanon, et puis les autres aussi qui n’ont pas écrit de bouquins, ni occupé le devant de la scène, mais qui méritent également mes remerciements.
Je vis dans une époque et dans une ville (pas forcément vrai au niveau du pays) où il est beaucoup plus facile pour moi de m’affirmer en tant qu’autre chose que “la noire de service”. Pourtant, je ne peux pas en dire autant de gens de la génération de mes parents. Et il y a, j’en suis certaine, d’autres personnes de mon âge qui n’ont pas cette “chance”.
24 août 2007 à 21:58
akynou/racontars
Er merci à Chamoiseau…
Oui, la chance dans cette ville et dans ce milieu social là… Dans d’autres quartier, c’est moins facile.
Pour répondre à la madame qu’elle est pas contente, la question, c’est ma fille qui se la posait quand elle avait deux ans et demi. Elle en a maintenant 12. Et si elle se pose des questions sur son identité, ce n’est pas la couleur en premier. Elle a du trouver une réponse à elle… MAis qu’elle a garder pour elle.
Jazz, je dirai bien demain soir avec Lou, ou dimanche soir. Sinon, jeudi soir. Parce qu’après, je récupère les ménines, et il faut préparer les rentrée de lundi
24 août 2007 à 21:58
akynou/racontars
Ha et puis merci pour cette longue réponse. Dans mon prochain chez moi, on sera du même côté de la Butte
22 novembre 2007 à 17:39
Akynou
Donc je continue de changer de chez moi. J’ai traversé Barbes, abandonné à leur triste sort les Bobos des Abbesses et ils ne me manquent pas…
et puis j’ai changé aussi l’adresse de mon blog, mais contrainte et forcée. C’est Free qui m’a jeté. alors si tu passe par là et si tu vois de la lumière, n’hésite pas à monter
http://www.akynou.fr/racontars/index.php