Tiens, j’ai un message.

Bon.
Mauvaise nouvelle, c’est mon père.
Celui que je devrais entendre plus souvent.
Celui que je devrais appeler plus souvent.
Celui que je devrais appeler Papa sans trouver ça bizarre.

J’ai ce mal au ventre, un malaise qui revient quand c’est sa voix.
Il me rappelle cette part de moi que j’ai du mal à accepter quand je ne la rejette carrément, en bloc.

Je n’arrive pas à me mettre en colère. Je n’arrive souvent même pas à exprimer la colère. J’ai trop peur de lui ressembler.
La rage déforme plus que les traits, l’âme.

Alors, vendredi et samedi, j’ai pleuré.
J’ai pleuré quand j’ai appris qu’une personne extrêmement influente au bureau avait dit à qui voulait l’entendre que je n’avais pas fait mon boulot.
Plusieurs fois, ces bruits ont couru jusqu’à mes oreilles, amenés par des voix différentes. Mais le son de cloche était le même.
“Valeria a dit que tu n’avais pas fait ton travail.”
“Valeria n’a pas arrêté de dire que tu n’avais pas fait ton boulot.”
“Valeria est en colère, il paraît que tu n’as pas fait ton boulot.”
Valeria, il n’y en a que pour elle.
Tout tourne autour d’elle.
On ne doit écouter qu’elle.
C’est elle la vraie numéro un dans cette boîte.
Alors quand elle hurle à tout-va que je ne travaille pas, cela devient automatiquement la nouvelle vérité, seul et unique postulat acceptable et accepté par accord tacite dans ce monde qui gravite autour d’elle.
Et même si l’on sait bien au fond que je bûche comme une dingue, que je reste à des heures indûes, que je suis toujours en bout de chaîne à devoir rattraper le retard accumulé par Valeria, ça ne fait rien.

C’est tellement facile de pouvoir épingler la faute sur la petite nouvelle qui n’est protégée de personne plutôt que de dire ses quatre vérités à celle qui détient vraiment le pouvoir dans l’entreprise.

J’ai tenu toute la journée, en essayant de ne pas penser aux journées finies à 5 heures du matin, ni aux vieilles charettes qui auraient pû être évitées, ni aux sacrifices consentis sans hésiter.

Je suis allée boire un verre avec des collègues (dans un bar, chose que je n’aurais jamais faite avant l’interdiction de fumer dans ces lieux), le coeur n’y était pas, mais j’ai revêtu mon sourire poli, les yeux à moitié fermés comme si la fumée rémanente des clopes épaississait encore l’air du pub, j’ai parlé, j’ai fait rire, j’ai fait semblant d’apprécier le moment.

Ensuite, je suis allée dîner avec une bonne amie.

Je lui ai raconté mes malheurs, elle m’a raconté les siens, mais je n’ai pas pleuré.
Je l’ai raccompagné chez elle, je n’ai pas pleuré.
J’ai pris un taxi, et j’ai essuyé les quelqes larmes qui avaient réussi à s’échapper avant de marmonner mon adresse au chauffeur dans un sourire.
Le chat n’a rien compris à mon entrée sanglotante.

à suivre…