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Dans un peu moins de 5 heures, je vais ranger mes affaires, mettre mon Mac dans son sac, prendre un air détaché et franchir la porte du bureau.
En sortant de l’ascenceur, je regarderai de quoi j’aurai l’air dans les grands miroirs de l’entrée de l’immeuble.
Je prendrai le temps sûrement de changer de chaussures.
J’ébourifferai mes cheveux derrière parce qu’ils ont tendance à être plat comme si je venais de faire une sieste sur le dos et que ma nouvelle coupe est résolument “pétard mouillé” genre Ottawan.
Je me trouverai la mine trop pâle, le dos un peu voûté, l’allure pas assez aimable.
Et puis je sourirai, pas à mon reflet non, mais à la représentation mentale que j’aurai de mon imminente et éminente interlocutrice ° qu’est-ce que je déteste ce mot, interlocutrice, au féminin, c’est comme “députée”, ce sont des mots qui me déplaisent furieusement, mais à défaut de mieux, je me résigne °.
Je tendrai la main, en pensée et sortirai ce sourire “c’est le plus beau jour de ma vie”, en plissant les yeux et en découvrant légèrement mes incisives bien brossées et ces canines pointues qui ne me complexent plus tant que ça quand j’y pense. Il faut que ça ai l’air vrai.
C’est paradoxal, mais en fait, malgré toutes ces leçons apprises, je ne simule pas du tout quand vient le moment de serrer la main à quelqu’un de nouveau.
J’ai soit vraiment beaucoup de plaisir à rencontrer cette personne, et je veux faire bonne impression, ou alors, je repense juste à la fausseté des gens qui vous serrent la main en utilisant ce fameux rictus apprivoisé et amélioré, et ça me fait rire, donc, je souris vraiment pour le coup.
Je vérifierai que je n’ai pas trop de poils sur ma jupe noire.
Je détendrai ma mâchoire pour parler un anglais plus délié, la femme que je vais voir parlera sûrement un français impeccable, alors, je me devrai de montrer que je peux aussi me faire comprendre dans sa langue natale, sans que Shakespeare ne se retourne dans sa tombe.
J’arriverai au métro. Avec un peu de chance, je trouverai una place assise où je pourrai tranquillement revoir les informations que j’ai recueillies sur ce potentiel employeur.
Je penserai à rester droite mais pas comme un piquet, c’est douteux.
Je vais me demander pourquoi ils devraient me prendre moi et pas les autres candidats.
Je vais me dire que je n’ai pas encore les épaules pour porter une telle responsabilité.
Je vais me dire que je ne suispas encore prête, que j’ai le temps.
Et puis, après cette auto-destruction salutaire et de rigueur avant un rendez-vous ° il faut bien que je me prépare à traiter d’éventuelles objections ° je reprendrai mes esprits. Je me dirai que je suis la meilleure pour ce job.
La démarche sûre dans mes talons hauts. Chaque pas me rendra plus forte.
Je m’annoncerai et j’attendrai patiemment, absorbée dans mon livre, in English, of course.
Je dirai non au café, mais oui à un verre d’eau non glacée de préférence.
Je penserai au Loup qui pensera sûrement à moi à ce moment.
Je commencerai l’entretien après m’être assurée d’avoir éteint mes téléphones.
Je sortirai de là, je l’espère avec une bonne impression donnée et reçue.
J’appellerai le Loup pour tout lui dire. Peut-être Maman aussi.
Et puis, je rentrerai à la maison.
Le Loup y sera peut-être encore.
Et puis, je me changerai et j’irai voir le petit garçon que j’aide à mieux travailler à l’école.
J’ai bon espoir qu’il passe en 6ème.
Je parlerai des heures avec sa mère avec qui il fait bon partager.
Ma mère est loin, et parfois, j’ai besoin de lire la compassion sur le visage de quelqu’un. C’est bête, hein.
Cette dame, c’est un peu ma figure maternelle. Elle n’a pas l’âge d’être ma mère, bien entendu, mais elle est devenue une bonne amie. Sa famille est adorable, ils sont tous si gentils. Ca me fait un bien dingue de vivre ces quelques heures avec des âmes qui ne se préoccupent pas de toutes ces futilités, des guè-guerres de pouvoir et de la couleur indispensable dans ta garde-robe de l’été prochain.
Cette famille donne, sans chercher à prendre.
Au travail, cette grande cour d’école, je vis parmi des chouineurs, des hystériques, des pédants qui se vantent de connaître tous les designers importants des 100 dernières années, des fâts qui font du name-dropping à la moindre occasion et s’offusquent que tout le monde n’ait pas au moins une pièce de couturier dans son armoire.
Alors, puisque j’ai appris quelques règles de ce jeu de dupes, autant monter un peu en grade, et gagner quelques billes, parfois, ça force le respect.
Je penserai à tout cela ce soir en rentrant et en m’endormant, je me dirai que quoi qu’il en soit, je dois continuer à croire en ma valeur.

vous, ici ?