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Résumé de l’épisode précédent :
Je décroche un entretien.
Je sais faire des ellipses narratives.
Tic Madame n’est pas représentative.
Le job me plaît (sur le papier au moins).
Je dois revenir vers eux.
________
C’est vendredi, alors triple dose les amis !
°après, ne venez pas vous plaindre de la longueur des notes°
Le Boss de l’agence me parle un peu du job. Il me demande combien je gagne et ne bronche pas quand je lui sors mon vrai brut annuel °j’aurais peut-être dû mentir cette fois-ci…°.
Il faut savoir qu’en agence, on est (beaucoup) moins bien payé que chez l’annonceur (les autres entreprises, quoi), du moins, jusqu’à un certain niveau d’expérience. Enfin, je crois. Donc, son absence d’émotion est un bon signe. Si j’étais trop chère, il aurait saisi l’opportunité de négocier à la baisse ou de me rappeler que l’agence est un monde qui rémunère aussi par la richesse de son quotidien. Enfin, je crois.
Il me dit qu’il veut que je sois parfaitement consciente de ce qu’exige le poste parce que les gens ne s’épanouissent que comme ça, quand ils ont pleine connaissance de ce qui peut les attendre. Je fais oui de la tête. °Bon public, je vous dis.°
Il me dit : “vous allez devoir prendre le TGV”. Il me dit : “ce client est difficile”. Il me dit : “il y a plein de choses à gérer”. Il me dit : “c’est au moins six mois de travail de mise en place”. Il me dit des choses et des choses encore, mais bizarrement, tout ça me fait rêver.
Je me dis : “il faudra que je prenne un abonnement Grand Voyageur”. Je me dis : “je viens juste de quitter un univers mi-kafkaïen, mi-santabarbaresque, alors à côté les problèmes que j’ai rencontrés en agence me semblent sortis de Bisounoursland…”. Je me dis : “avoir du pain sur la planche, je me rappelle que c’était chouette”. Je me dis : “un plan sur six mois, douce musique à mon oreille…”. Je me dis des choses et des choses encore et je continue de rêver.
L’entretien est terminé. Depuis mon petit nuage, j’ai cru comprendre que c’était à moi de revenir vers eux, en leur disant ce que j’avais compris de cet entretien. Je crois qu’il me dit que je peux prendre mon temps.
Je fais un plan : je vais leur pondre un retour très wow ! Genre grande affiche, livrée dans un tube, oui madame, par coursier, oui monsieur, avec texte humoristique, private jokes, et message subtilement distillé. Je vois du “c’est moi la meilleure, choisissez-moi, je suis drôle, créative, pleine de peps, vous venez de comprendre que ce vide dans votre vie professionnelle, c’était mon absence… mais vous pouvez désormais y remédier en m’embauchant”. Ca, où un truc dans le genre, moins subliminal, tu vois ?
Je raconte mon projet à deux personnes autour de moi. Elles me disent : “c’est risqué quand même, non ?”
Ben oui, c’est risqué, en même temps, le courant est clairement passé, enfin je crois, je n’ai pas envie de cacher ma personnalité, et en plus, s’ils n’ont pas d’humour, ben, j’ai pas envie de travailler avec eux…
Enfin, je crois. C’est du moins l’argument que j’avance quand je présente l’idée au Loup.
Le Loup, c’est un type qui m’aime bien. Il me connaît. Il me veut du bien. Et le Loup, il sait qu’il peut tout me dire quand je lui demande de faire une critique sur mes idées. Parce que j’ai confiance en son jugement, mais que parfois, je passe outre parce que le Loup n’est pas moi, et que parfois, je sais mieux que lui. °En vrai, je sais toujours mieux que lui, mais on ne sait jamais, un jour, peut-être lira-t-il ces pages, et il vaudra mieux ne pas le froisser. Hé hé, maline la Jazz…°.
Alors évidemment au bout des trois premières secondes de mon exposé, le loup s’écrie “ah nononononononononon hein !”.
Je ne vois pas du tout ce qui ne lui plaît pas dans mon plan tout en finesse. Je n’ai même pas eu le temps de lui parler du nez de clown et du charmeur de serpents à l’oeil charbonneux qui déclamera le texte de l’affiche.
Le Loup soutient que ce serait trop bête de me priver d’une si bonne occasion de me barrer de mon job pour faire un truc qui devrait me plaire, tout ça à cause d’un ton trop léger.
Ce type ne comprend rien à l’humour universel dont je détiens le secret, c’est le seul être humain, voire être vivant °non, contrairement à une idée reçue, le rire n’est pas le propre de l’homme, celui quia dit ça n’a clairement pas vu les marguerites se poiler l’autre jour quand je racontais mes blagues sur les graines de tournesol… y’en a deux ou trois qui en ont perdu des pétales, moi j’vous l’dis… Et mon chat rigole toujours de bon coeur à mes bons mots, et elle, rien d’autre ne la déride, c’est dire…° donc, c’est le seul être vivant complètement réfractaire, complètement imperméable à mon très grand sens du drôle élégant.
Bon, dans le doute qui s’empare soudain de mon esprit futé, je m’abstiens quand même.
Il ne s’agirait pas de louper cette perche tendue parce que mes interlocuteurs, que j’espère futurs collègues, pourraient succomber à une Lupite aigüe avec coinçage de zygomatiques et tout et tout.
Donc, après quelques minutes de réflexion, et combien de tentations de faire de la mauvaise foi, j’arrête de grommeler à l’intérieur de moi-même.
Je me dis que ce serait trop bête de me priver d’une telle occasion de me barrer de mon job pour faire un truc qui devrait me plaire, tout ça à cause d’un ton trop léger. °Comment ça c’est le Loup qui m’a ouvert les yeux ? Vous êtes dans quel camp, là ? OH ?°
Autant l’affiche m’aurait tout de suite démarquée °en bien ou en mal°, autant un texte à deux balles, c’est rasoir.
Allez expliquer ça au Loup !
Ce type est intraitable °il mange du taboulé, aussi, forcément…°*.
Le Loup pontifie : “T’es pas obligée de te démarquer à tout prix”.
Le Loup, il n’a rien pigé.
Le Loup, il ne comprend pas que je n’ai vraiment pas envie de me faire doubler par un crétin qui aura envoyé une photo de lui avec un nez de clown et dont la créativité fera crier au génie ceux qui auraient dû être mes collègues. Et puis, un charmeur de serpents, ça fait toujorus son petit effet.
Non, le Loup il ne percute pas.
On voit que ce n’est pas lui qui va devoir se taper le texte sérieux et poussiéreux et tellement adulte-qui-a-vendu-ses-jouets à écrire…
Je repoussed tant que je peux le moment de me mettre face à l’ordinateur.
Je tape, sans conviction, deux-trois phrases que je trouve vides, pas très percutantes, pas très moi non plus.
Je relis, je retape, mais bon, écrire tout en mode balai-dans-le-cµl, bof, pas trop envie.
Oui, je fais un caprice. Oui, je n’y mets pas toute ma volonté, oui, je regarde la télé en même temps, et je joue avec le chat, mais bon, j’avance quand même.
Le Loup me donne son verdict : “c’est bien”.
C’est bien ? Juste bien ?
Les boules. S’il dit ça, c’est que ce n’est pas super. C’est juste bien. Et moi, je dois me vendre comme mieux que bien. Parce que bien, c’est un 12/20. Et Maman m’a toujours dit que 12/20, c’est comme 10/20, tout juste la moyenne. Du coup, je suis une insatisfaite chronique qui pense que 14/20, c’est franchement moyen. Donc, le “c’est bien” laconique du Loup, ça me pique, ça me gratte, ça me déconstipe.
Je dors avec l’intention de faire péter the texte dans ta face de futur employeur le lendemain. Un 12/20, ça fait tache.
Je rêve de chats se transformant en lapins, je rêve de purée de carottes et de pomme de terre, je rêve du Loup qui me dit il faut d’abord plutôt les chats/lapins.
Je laisse passer la matinée, et là, je bosse ma lettre.
Je la relis, mais pas trop. Je la fais relire à une gentille collègue digne de confiance et très gentille. Elle est très rationnelle cette fille, donc, si ça passe, ça va. Ca veut dire que mon mail sera mainstream. Pas envie que ça fasse pompeux.
Ensuite, vient le tour du Loup qui lit ça en 10 secondes chrono °il lit vite et il retient tout, un don dont — un dondon, hi hi — je suis jalouse à un point que vous n’imaginez pas°. Il lance un “vachement bien” ! C’est une victoire. Il ne râle même pas parce qu’en quatre mots à la fin de mon mail, je fais allusion à cette private joke qu’il ne trouvait pas digne d’intérêt.
J’appuie sur “envoyer”, je fais mon cinéma en criant “ça y est c’est trop tard, c’est fait, on ne peut plus rien changer, c’est parti, c’est parti”, une sorte de rite alea jacta est-ique avec Jules César en talons compensés argent et paillettes mauves sur les paupières, passant le Rubicon sur son char de la Pride, offrant des préservatifs à ses troupes.
Et puis, j’attends que ça morde…
__2 heures et 8 minutes plus tard__
Qu’est-ce que je vais me mettre pour ce deuxième rendez-vous ?
°ça, les enfants, vous voyez, c’est encore un magistral exemple d’ellipse narrative…°
Surtout, ne pas s’emballer. Ce sont des gens polis qui veulent me signifier en face à face que je ne fais pas l’affaire et qu’ils peuvent, à la limite me filer un poste de stagiaire à condition que je les paye. Non, elle m’a peut-être convoquée parce qu’elle trouve que j’ai été lourdingue dans ma lettre et qu’elle veut me faire une correction commentée de mes erreurs. Non, elle veut me voir pour me dire qu’en fait TicMadame est encore là et qu’elle sera ma boss directe et que c’est la seule chance que j’ai de me tirer de mon boulot actuel avant les années 2020, elle y veillera. Ou alors…
à suivre…
(Bon, là, pour le coup vous ne pouvez pas m’en vouloir de faire durer le suspense. Je ne saurai la suite que ce soir, après le rendez-vous. A force d’ellipses narratives, la succession des événements du récit rejoint le temps réel. J’ai des fourmis dans le ventre, je crains le pire, et espère le meilleur.)
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*si vous avez compris cette blague de taboulé, vous êtes très probablement une marguerite — marge d’erreur de 1,4% — et oh ! Regardez ! Vous venez de perdre trois pétales, là…

vous, ici ?