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Vite vite vite !

Tu passes dans le couloir l’air préoccupé, en courant avec des chemises cartonnées débordant de dossiers maculés de traînées fluorescentes maladroites.
Tu donnes l’impression que la remise de ce dossier permettra enfin aux grands de ce monde de trouver la solution à la famine, à la guerre, à la haine entre les peuples.

En fait, tu dois juste réussir à imprimer ces nouveaux éléments et les faire partir par le coursier qui, bien que poli, commence à montrer des signes d’impatience aiguë et à murmurer des choses en langage de coursier dans son téléphone intégré au casque.

Le seul moyen de rendre ça à temps, c’est… attend ! Pas moyen de s’y prendre mieux, c’est un singe, une charrette, un bâton merdeux, une purge de première que tu n’as pas le coeur à donner à tes stagiaires ° oui, moi, j’ai du coeur, je ne refile pas des merdes à mes stagiaires, sauf si j’y suis obligée et la plupart du temps, je participe moi-même à la réduction du bousin °.

Le coursier attend, le client s’impatiente, la terre entière trépigne, et toi, tu accumules pépin après bug — p*tain, ce photocopieur est tellement old school, que s’ils l’avaient acheté deux jours avant, ils auraient eu une machine ronéo offerte — toi, tu maudis ton client, tu es prête à rendre ton éponge, à jeter ton tablier — ou l’inverse, en même temps, tu ne sais plus, tu es au bout du rouleau — tu es à deux doigts de filer ta dèm parce que des merdes comme ça, tu ne veux plus jamais avoir à en subir, ou alors, il faudrait te payer un peu mieux, merde !

Tu en es là de ta réflexion, juste avant de te demander au bout de combien de temps ton chéri va te demander le divorce ° avant même d’être mariés ° si tu continues à enchaîner ces fichues longues soirées de travail, et de trouver une nouvelle manière de supplier ton coursier d’attendre encore quelques microsecondes sans engager ta vertu, quand…
… ce type qui sirote tranquillement son café te lance : “Hé, Jazz, faut qu’on s’voit absolument !”.

Je rappelle que dans ta course échevelée, tu donnes l’impression d’être poursuivie par un dragon enragé.

Si ce type t’interpelle en plein milieu de ladite course, c’est pour te dire un truc encore plus important, forcément, et ça, tu n’en as pas besoin, pas maintenant, ni jamais d’ailleurs.

La poisse, te dis-tu. Encore un truc qui va me tomber sur le coin du blaze.
Tu te dis que c’est bon, ça suffit, ça ne peut plus durer, si les gens dans ce taf en sont arrivés au point où le fait de te voir dans l’urgence ne les empêche même plus de te rajouter une couche de merde à ce tiramisu de merde qu’est ta mission du jour, en t’interpellant sur un ton presque badin qui plus est, tu cries BASTA ! Tu finis ce projet, parce que t’es une pro jusqu’au bout ° et qu’un jour, tu auras besoin d’une lettre de recommandation ° et ensuite, tu vas dans le dossier secret que tu ouvres parfois pour te consoler, et cette fois-ci, c’est la bonne, tu imprimes le document “Lettre_de_démission.doc” pour de bon, tu la signes et tu la remets en main propre et puis ciao les nases ! Ca y est, ce jour est arrivé. Ras-le-bol ! Bye bye ! JE ME BARREEEEE !

Mais d’abord, écoutons ce que l’autre a à dire de si important que ça mérite d’interrompre le 13ème des travaux d’Hercule que tu es en train d’accomplir.

- Tu sais, il faut qu’on se voit, Jazz.
- Pourquoi ? C’est urgent ?
- Ouais, c’est pour un truc, mais je t’en parlerai en privé, OK ? (Il jette un regard inquiet aux alentours.)
- OK.

Ouf, tant mieux, ça peut attendre.
Par contre, ça pue, ça veut dire que ça doit être un sujet chaud s’il ne faut l’aborder qu’en mode confidentiel.

Il va probablement te faire une révélation fracassante :

a) tu vas être virée,
b) la boss est en fait un V qui bouffe du rat albinos,
c) ou pire, on a lancé une rumeur qui dit que tu es incapable de prendre des initiatives ou de faire ton boulot proprement.
d) toutes les réponses précédentes.

Sachant que la b) et la c) sont des réalités connues de tous, la réponse a) serait presque une libération ° je sais que ce n’est pas bien de souhaiter se faire virer, parce que le chômage, ce doit pas être la joie, qu’il y a plein de gens qui aimeraient être à ma place, et ça, malgré les chiffres du chômage qui baissent, j’ai vu ça hier, sur la chaîne info de la Wii… °.

A moins que…

Tu veux pas te le faire parano, mais la petite stagiaire qu’ils viennent de te flanquer, elle pose beaucoup de questions, et cette curiosité qui te paraissait tellement saine et rassurante sur la prochaine génération de travailleurs, là, tout d’un coup, ça t’angoisse : et si, elle était une espionne à la solde de la direction, mandatée pour noter tes faux-pas, tes erreurs, tes retards, le nombre de boules de glace que tu t’enquilles quand t’as la rage après tout ce qui a trait à ce boulot de merde et la manière dont ça te pourrit la vie. Pire ? Si elle était là pour saboter ton travail, te savonner la planche ? Horreur, peut-être même va-t-elle te remplacer à terme ? Ah, ces salopiauds de plus jeunes que toi, fraîchement diplômés, quelle bande de requins sans foi ni loi. La prochaine fois qu’elle te pose une question avec ces jolis yeux bleus faussement innocents, tu l’envoies bouler méchamment. “Dis, Jazz, tu sais où je pourrais trouver le numéro du coursier ?” “Oui, dans le dossier D comme Dantonku !” Vais lui apprendre à vouloir être calife à la place du calife, moi !
Me virer, passe encore, mais me prouver tout de suite que je suis parfaitement remplaçable par une fille qui ne sait pas ce qu’elle va faire plus tard, p*tain, les boules !
Donc, comme on dit dans le monde du travail, tu as fini ta purge, tu t’es chargé du bousin, t’as nourri le singe, tu t’es occupé du bébé, bref, tu as accompli ta tâche ingrate, et malgré toute la rage accumulée, malgré tes bonnes résolutions, tu t’es encore dégonflée, tu t’es résignée à rester dans ce job en dépit de tout parce que finalement, tu t’es habituée à la paye et au confort que cet argent procure, et puis, la perspective de plusieurs semaines à devoir choisir entre le doublé Derrick/Le Renard ou la 118ème redif de la Petite Maison dans la Prairie te déprime par avance. Non le chômage c’est pas pour toi, mais ce job non plus, alors tu écumes les sites d’emploi régulièrement, dans l’espoir que cette lettre de dèm’ te servira bientôt.

Tu viens maintenant pour affronter la question qui doit être vue en privé. La raison qui fait qu’il “faut qu’on s’parle”

Là, le type, après avoir testé ta patience en prenant 2 minutes ° et 4 blagues pourries ° pour se rappeler du sujet brûlant.

Fast forward, à la Lost : tu retournes à ton bureau, FU-RAX ! Les mots te manquent. Tu es sous le choc. Tu ne comprends plus rien. Si les mots n’avaient pas tous décidé de se barrer de ta tête, tu te souviendrais certainement qu’aphasie est celui que tu cherches.

Retour au temps d’avant : Ton collègue se souvient de son truc important à te dire.

- Ah, ça y est, je sais pourquoi il fallait qu’on se voie.
- Alors ?
- Tu as eu des nouvelles de Kaka ?
- Kaka ?
- Oui, Kathrin !
- Hein ?
- Kathrin, je n’ai plus de nouvelles d’elle.
- Quoi ?
- Ben ouais, ça fait bien deux semaines depuis son dernier mail.
- Attends, là, tu parles de Kathrin, qui est partie depuis quatre mois, celle qui a décoché huit mots maxi dont “bonjour”, “au revoir”, “merci” et “bon week-end” pendant le trimestre où elle est restée parmi nous ? Ben non, désolée, j’ai pas d’info. C’est tout ?
- Ben ouais, merci. Je me disais que toi tu aurais eu des nouvelles d’elle sûrement.
- Ah ben, non, tu vois, t’as mal pensé.
Crétin.
Tout ça pour se donner un air important de conspirateur de Monopoly, alors que le seul pseudo-pouvoir dont il puisse se vanter, c’est son amitié ° ou plutôt rôle de faire-valoir ° de son boss, le Responsable Financier.

J’emprunte respectueusement la morale de cette histoire à Frédéric Dard :

“Le con ne perd jamais son temps, il perd celui des autres.”

Inaugurons une nouvelle rubrique : la “Je connais quelqu’un”.

Dans les billets qui appartiendront à cette catégorie, je vous raconterais les histoires de gens de ma connaissance qui ont des comportements qui me font rire, cogiter ou rêver, m’énervent, me gênent, me donnent envie de distribuer les baffes, me donnent la pêche, bref : ces traits de caractère remarquables (ou pas) que je perçois des gens autour de moi.

Il faut que je sois parfaitement honnête quand même : je crois que la plupart du temps, ce sont les choses qui m’agacent qui donneront matière à ces notes.
° ne faites pas attention à la phrase précédente, à moi aussi la concordance des temps paraît plus qu’imparfaite… °

Donc, je connais un type.

On l’appellera Guyton ° croyez-moi, ce pseudo rend tout à fait justice à son véritable prénom de la vrai vie réelle, Guyton étant à peine plus risible… OK, j’ai un prénom à coucher dehors donc, je ne devrais pas me moquer, mais zut, vous devriez avoir un parti pris positif à mon égard, zut ! °.

Guyton, c’est un collègue, mais je préfère le définir comme un IDV : Intrus De la Vie.

Ce type pense que la Terre entière devrait s’arrêter de tourner pour qu’il réfléchisse.

Guyton s’illustre dans plusieurs disciplines.

Par exemple, il est champion de l’ouverture par surprise de la fenêtre en grand quand il fait +19° à l’intérieur et 3° dehors.
Non, il ne demande jamais aux autres si ça les dérange, et moi qui suis à proximité de ce type et des courants d’air qu’il provoque, j’ai arrêté de me battre contre lui et son manque de savoir-vivre élémentaire, je me contente de mettre ma petite laine de vieille de manière ostentatoire en déplorant in petto les conséquences de l’andropause précoce…

Guyton est très fort quand il s’agit de chantonner la même ritournelle douze fois par heure ° si si, j’ai compté °.

C’est évidemment toujours le genre de refrain toxique qui vous fout en l’air une journée parce qu’il s’insinue dans votre crâne et au premier faiblissement de votre volonté, sort par votre bouche, et là, c’est trop tard, le mal est fait, vous vous retrouvez à fredonner des paroles à la noix, probablement écrites par le Lionel Florence du XIXe siècle, sur un air très certainement faux de surcroît.

Guyton, il est ceinture noir de la voix qui porte.

Il hurle au téléphone comme s’il était né avec le bouton du Volume coincé au maximum.
Qu’il s’agisse d’éventer un secret, de se renseigner sur le prix de son prochain voyage, de négocier un devis avec un client, de dire du mal de la boîte, ou de prendre rendez-vous avec son acuponcteur, il utilise son mégaphone intégré.

Guyton, il est aussi hyper balèze pour dire tout haut ce qu’il est en train de faire, d’écrire, de penser.

Exemple : “alors là, je vais écrire un mail tout de suite à Mme Unetelle pour lui dire que ça ne va pas. Nouveau message, je clique. Destinataire : madame.unetelle@masociete.com. Voilà ! Objet ? Bon, je mets ‘contentieux’, ça va la faire flipper. Alors, C.O.N.T.E.N.
Heu… Jaaaaaazzz ???
JaaaaahaaAAAAAzzzzz
° en général, je fais l’autiste, avec mes écouteurs, et je mets un point d’honneur certains jours à ne jamais répondre au premier de ces appels °
Jaaazzz ? Contentieux, ça s’écrit avec un t ou un c ? ou un s ?
Ah, merci ! donc, T.I.E.U.X. Chère Madame Unetelle, suite à votre commande n° 54X67VV du 11 janvier dernier…” et puis ça continue comme ça, ensuite, il relit en psalmodiant du nez, articulant tout soudain à très haute voix des mots totalement insignifiants; ça donne à peu près ça “gnagnègnè gnè ni nu… jeujagè… MARDI ! sansisein… plangingin… LE… gnègnègneu… trougnongnon… PARCE QUE… plougnin gnègnègné… FLEURS… CORDIALEMENT…”.

Guyton est passé professionnel en jérémiade.
Il se plaint de tout, même de ce qui ne le gêne pas.
Il monte le moindre petit incident en épingle, monte sur ses grands chevaux pour des pécadilles, fait un scandale pour une goutte de café t

Mon avis est qu’il se plaint pour entendre le son de sa voix.

Guyton, c’est un agent double.

Il mange à tous les rateliers, prêt à dire du mal de X à Y, et de Y à X, bien entendu.
Ce type n’a pas de patrie. Quand il ne hurle pas, ne revisite pas le répertoire des Frères Jacques, ni ne tape l’incruste dans les déj’ entre personnes respectables, il casse du sucre sur les uns puis sur les autres.
Il est passé maître dans l’art de la délation.
C’est simple, si vous voulez faire passer un message à la direction, il vous suffit de le dire sur un ton de conspiratrice à l’un de vos collègues en pseudo-aparté… Ca marche à tous les coups !

Guyton a des blagues limite racistes.
L’autre jour, il devait parlait avec Claude, un mec qui devait aller négocier une affaire en Afrique.

- Dis, Claude, tu devrais emmener Sylvia avec toi.
- Ah bon, pourquoi ? ELle veut faire de la vente maintenant Sylvia ?
- Ben non, tu devrais quand même l’emmener avec toi en Afrique.
- Mais pourquoi ?
- Ben, parce qu’elle est noire !

Oui, je sais, consternant !

Autre exemple.
- Hé, Jazz, j’écris en créole maintenant.
- Ah bon, réponds-je par simple politesse, sur un ton plus que morne.
- j’ai oublié le “r” dans un mot, ça fait “démocatique”.

J’aurais dû lui dire, comme me l’a soufflé le Loup, mais trop tard, qu’il parlait surtout le bouffon là…

Je croyais que comme ce type faisait lui même partie de ce que nous nous plaisons à appeler une “minorité” ° faut dire que c’est bien pratique, ça évite de prononcer des mots tabous comme “Handicapé”, “Noir”, “Arabe”, “Homo” et même parfois “Femme”… °, il comprendrait que ce genre de bons mots pleins d’esprit, ne sont ni bons, ni plein d’esprit.
Hé bien, non… Quand on est con… comme le chante le poète à la guitare.

Vous voyez le genre ?

Evidemment que vous voyez de quoi je parle, vous devez en avoir un comme ça au bureau, non ?

Sachez que je compatis…