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L’histoire commence ici.

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Et voici le fin mot de l’histoire :

Je ne sais plus si les poèmes que Danielle a écrits pendant les heures de colle qu’elle a récoltées ont été ajoutés au recueil.
Je sais par contre que ce mercredi après-midi où je suis allée récupérer notre Premier Prix pour le recueil « Poètes en Herbe », ¤ j’étais mal habillée : un vieux jean noir un peu difforme qui finirait un jour en short délavé et déchiré, chemise en coton épais jaune — ma mère a ri de la même couleur que la chemise d’ailleurs quand elle a pris connaissance de mon accoutrement, elle qui mettait un point d’honneur à ce que nous soyons toujours bien mis, n’avait pas eu le temps de me conseiller pur cette occasion ¤ je n’ai pas pensé à Danielle.

Par contre, j’ai pensé fort à elle, le sourire aux lèvres, quand, plus tard, dans mes études, je suis tombée sur les premières lignes si familières d’un poème écrit par un mec né alors que le XIXème siècle n’avait que deux ans. Son recueil était pompeusement intitulé Les Contemplations.
Et dans ma mémoire, le souvenir du poème de Danielle est antérieur à celui de cet auteur, aussi, c’est bête, j’hésiterai toujours à dire qui a copié sur qui…

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère;
Elle entrait, et disait: Bonjour, mon petit père ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe…

Extrait de “Elle avait pris ce pli…” de… Victor Hugo

_fin_

L’histoire commence ici.

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« En fait, ma sœur m’a aidée, Madame.
- Ta SŒUR, t’ai aidée, Danielle, c’est ta sœur, tu en es sûre ?
- Oui Madame, je connais ma sœur quand même… je vous dis que c’est ma sœur. »

Là, notre favorite reprenait de l’assurance, elle avait craché la Valda au sujet de sa sœur et n’avait plus rien à se reprocher, croyions-nous.

« Donc, c’est ta sœur et toi qui avez écrit ce magnifique poème !
- Oui, Madame.
- Bon, très bien, Danielle, va me chercher ton carnet de correspondance, tout de suite ! »

La menace était immense. Pour qui avait remis une copie revenue avec une note proche de zéro, eu un comportement irrespectueux, manqué un cours sous un prétexte fallacieux, pris l’habitude de ne pas faire ses devoirs, l’évocation du carnet de correspondance c’était la promesse d’une convocation des parents et d’une tonitruante engueulade ¤ voire plus, mais ça c’est une autre histoire… ¤.

La sanction nous paraissait injuste, mais Danielle semblait pouvoir la supporter jusqu’au bout, bravement. Quelle cuisante humiliation la prof aurait-elle ressentie quand elle découvrirait que Danielle disait la vérité et reconnaîtrait enfin le talent de notre camarade.

Danielle revint au bureau tenant son carnet tout délavé par une pluie tropicale qui avait dû la surprendre sur le chemin de l’école…

En le tendant, elle dit de façon encore moins audible que d’habitude, si bas, que la prof (et moi au premier rang, bureau collé à celui de la prof) avait du mal à entendre :

« J’ai …. pié… peu … dame.
- Un peu quoi ? Parle plus fort Danielle, je n’ai pas entendu !
- J’ai recopié un peu Madame.
- Tu as recopié un peu, mais c’est encore pire que ce que je croyais. Dis-moi la vérité tout de suite. »

Danielle s’obstinait dans le silence, et notre confiance en elle s’émoussait à mesure que la prof écrivait rageusement sur le carnet de correspondance.

« Danielle, “faute avouée à moitié pardonnée” dit-on, mais dans ton cas, tu n’as même pas le courage d’avouer complètement. Ca fait quoi alors, là ? Faute à demi-avouée est à un quart pardonnée ? Bon, je verrai ça avec ta mère quand elle viendra. Retourne à ta place s’il te plaît, et puis, fais-moi le plaisir de retrouver le protège-cahier de ton carnet de correspondance, c’est déjà une charpie à l’heure qu’il est… ».

La prof nous révéla enfin le pot-aux-roses et je ne sais pas si Danielle a tiré une bonne leçon de tout ça. Dans son cas, je n’aurais jamais recommencé. Nous, nous avions eu le tact de ne pas ¤ trop ¤ rire à ses dépens parce que finalement, nous n’avions pas de quoi être fiers, nous avions aussi été dupés.

à suivre…

Le début de l’histoire, c’est ici.

L’épisode précédent, c’est ici.

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« Elle avait… »

Je sais que son poème commençait ainsi : « Elle avait… ».
Ah la la, attendez un peu, ça va me revenir tout comme son prénom et son nom.

Mais enfin, voici en attendant le reste de mon souvenir…

Danielle, d’ordinaire si réservée, si perdue en classe, si convenue dans ses idées, Danielle si prévisible, nous sortait un truc complètement ésotérique, mystérieux, et fort et élégant, et parfait d’un point de vue métrique, un truc inventé de toutes pièces nous assurait-elle… et pas qu’à nous d’ailleurs. Nous remîmes tous nos œuvres en espérant être sélectionnés pour le recueil, comme le poème de Danielle, qui, nous en étions tous certains, aurait eu droit à un triomphe, son poème serait désormais la preuve irréfutable que l’art est une arme formidable dans la lutte pour la réussite scolaire.

Quelques jours après la soumission de nos créations, le jour de la sélection arriva et la prof, visiblement encore plus bluffée que nous, demanda à Danielle, par deux fois, peut-être plus, de lui confirmer qu’elle était bien l’auteur de ce poème.
Danielle confirma autant de fois que cela lui fut demandé.
Sur ce, la prof, se transformant en ce monstre que nous craignions tous à l’époque quand nous répondions bêtement ou que nous n’avions pas fait nos devoirs, lui sortit :

« Danielle, tu veux me faire croire que TU as écrit ce poème. Toute seule ? Sans aide ?
- Oui Madame.
- Danielle, tu te moques de moi ? »

Nous nous regardions tous dans la classe, communiant muettement dans l’indignation profonde. Comment pouvait-on traiter ainsi le génie pur ? Cette fille n’avait-elle donc pas le droit de pondre de jolies choses ? Elle avait travaillé, et bien, pendant toute une nuit, sa sœur l’avait même aidée à corriger ses fautes nous avait-elle précisé ; Danielle avait accouché de ces quelques vers seule, un soir, frappée par l’esprit de Calliopé, et voilà qu’on lui balançait tout ses échecs précédents à la figure, comme si elle était à tout jamais indigne de succès.
J’étais outrée et un coup d’œil “discret” à mes camarades indiquait que tout le monde partageait ce sentiment dans la classe, à part Danielle qui prenait un air contrit, et la prof qui continuait, affichant un sourire démuni face à l’absurdité ou au manque de respect flagrant et un masque de rage à peine contenue, à fixer notre camarade clouée à ce pilori que nous regardions sans vraiment le vouloir.
” En fait…
- Oui Danielle, en fait quoi ? »

à suivre…

Le début de l’histoire est ici.

Alors que nous étudiions la poésie en cours de français, notre prof nous annonça que nous allions participer à un concours de poème organisé pour les collèges de la région.

Nous devions proposer des œuvres poétiques originales, en vers ou en prose, et les meilleures d’entre elles seraient rassemblées en un recueil. J’étais très fière d’en avoir trouvé le titre : “Poètes en herbe”, suggestion que mes camarades ne trouvaient pas géniale jusqu’à ce que la prof explique le sens figuré de l’expression… et leur dise que cela nous donnait de meilleures chances de gagner que « Les Petits Poètes » ou « Poésies de la 5ème B du collège Untel à Trucville ».
J’avais aussi participé à la copie au propre des poèmes du recueil avec quelques autres de mes camarades dont l’écriture était lisible : Béa, Véronique, Mylène et peut-être un garçon, fils d’instituteur qui formait des lettres si gracieuses qu’il nous plongeait dans une pâmoison jalouse à chacun de ses passages au tableau.

Victor, un dessinateur hors-pair, avait créé les magnifiques illustrations qui rendaient ce recueil aussi chouette.

Tout le monde y avait mis du sien. Même les élèves jugés médiocres avaient une chance de voir leur œuvre publiée parce que pour une fois, il ne s’agissait pas de savoir sa leçon par cœur, de ne pas faire de fautes d’orthographe (elles seraient corrigées en cours) en dictée, ou de calculer juste, il suffisait de coucher son cœur ou une idée en rimes ou pas, sur le papier. C’était l’exercice où nous nous exposions le plus, mais où nous étions finalement, le moins sanctionnés sur nos personnalités balbutiantes de pré-ados, et nous le ressentions tous même sans pouvoir l’exprimer clairement.
J’ai soumis un ou deux poèmes et je me rappelle qu’au moins l’un deux a été pris. C’était une comptine dont j’avais rêvé ou que j’avais entendue dans un rêve, et que j’avais remaniée pour en faire une sorte de poème, sans même comprendre tout ce que je voulais exprimer par là. J’y avais ajouté de bons mots trouvés avec des amies quelques années auparavant, de l’autre côté de l’Atlantique, dans une cour d’école de l’Essonne de mon enfance, et je me sentais un peu mal de signer ce poème de mon seul nom. Mais je l’ai quand même proposé, et lorsque je l’ai recopié je me suis dit au moins huit fois par ligne que j’étais malhonnête de m’accaparer toute cette gloire.

Danielle, elle, avait proposé un truc qu’on trouvait sensas’. On ne pigeait rien à l’histoire, la dernière phrase ne rimait avec rien d’autre, et comble du raffinement, son poème était en alexandrins. Alléluia ! Il fallait nous voir en train de compter sur nos petits doigts les syllabes de chaque ligne et nous émerveiller de tant de complexité et de créativité débridée.

Non, il faut que je me souvienne de son poème pour que vous compreniez.

Ça faisait…

Oh zut !

Ça parlait d’une charmante créature qui faisait des plis tous les jours ou un truc comme ça…

à suivre…

Ouais, je sais, ça faisait longtemps que vous n’aviez pas eu de nouveau feuilleton.
Et ben voilà, dans la série “Je me rappelle”, l’oubliée des poètes en herbe.

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Je me rappelle cette fille, mais pas son prénom.

Ah oui, voilà ! C’est Danielle ! Par contre, son nom de famille, m’échappe vraiment, de toutes les façons, je ne l’aurais pas publié.
Donc, Danielle.

Elle était grande et maigre, elle ressemblait à une girafe perdue parmi la tribu de pygmées que nous autres, ses camarades de cinquième, formions. Elle avait déjà redoublé une ou deux fois, et son âge nous paraissait vénérable.
Elle se mouvait lentement, même quand elle courait. Ce n’était pas encore de la grâce, elle baignait encore dans la gaucherie adolescente, juste une sorte de léger ralenti. Elle portait toujours des vêtements délavés, déjà usés, froissés, jamais ou très rarement des habits neufs. Ces chaussures étaient poussiéreuses parce que ses parents n’avaient pas toujours les sous pour lui payer le bus et que la route était longue de sa petite case en bois au toit de tôle au collège du bourg.
Elle parlait lentement, à voix basse, sur une musique imaginaire lancinante qui vous aurait endormis si vous l’écoutiez trop longtemps. Elle avait un air bravache parfois avec les garçons qui auraient voulu lui manquer de respect, une fronde dans le regard qui ne cadrait pas avec l’insécurité qu’elle manifestait en cours.

Elle n’avait pas de bonnes notes et l’école semblait la rendre plus petite. Assise ou plutôt recroquevillée sur sa chaise en bois, luttant pour replier sous elle les longs spaghetti qui lui servaient de jambes, rentrant les coudes dans les côtes pour ne pas gêner son voisin de table en écrivant sur son cahier qui ressemblait à un calepin entre ses doigts-araignées, elle était toujours à l’arrière de la classe parce qu’elle était décidément trop grande et qu’elle empêchait toujours les camarades assis derrière elle de voir le tableau.

¤ Ah, ça y est, je me souviens de son nom de famille maintenant. Pas facile à porter non plus… ¤

Danielle ne se faisait jamais remarquer en classe, ne répondant que lorsqu’on l’interrogeait. Je ne me souviens pas avoir lu, même une fois, dans ses yeux l’assurance d’une bonne réponse qu’elle pensait être la seule à avoir, ce sentiment de savoir qui vous donne des ailes et vous fait lever le doigt si vite et si fort que votre épaule manque de se disloquer.

Dans la cour de récré, nous, les filles, lui parlions peu sans l’exclure — en tout cas, pas sciemment — de nos discussions pour autant. Parfois, quand elle se joignait à nos conversations plutôt que de rester dans son coin avec des amies de son quartier, elle écoutait et économisait ses mots quand elle intervenait sur des sujets qu’elle connaissait infiniment mieux que nous (la cuisine, le baby-sitting, les quartiers de notre commune qu’elle parcourait à pied, les redoublements, ce que ça fait d’avoir 14 ans). Elle donnait son avis de manière polie même quand nous nous trompions complètement (« 5 minutes pour faire cuire le riz, ça suffit je crois ? »).

Et puis, son jour de gloire est arrivé…

à suivre…

Non, vraiment, il n’y a rien à faire…

Ca m’est encore arrivé.
A mon âge.
Si je n’avais pas aussi peur, j’aurais peut-être la force d’avoir honte.

Je ne sais pas si ça vous fait le même effet, mais je ne peux pas regarder le clip de Thriller.
° On ne rigole pas. °

J’ai vécu plusieurs ouragans, une menace de mort appuyée de la part de mon propre père, la peur de perdre ma mère par les mains de ce même père, la séparation déchirante des What 4, j’ai encaissé tout ça de manière plutôt stoïque, mais, mon courage à des limites.

Quand je vois le clip de Thriller, certes, il me faut bien 30 secondes pour réaliser. 30 secondes, une demi-minute, c’est le temps qu’il faut à ce terrible souvenir enfoui pour refaire surface et sonner l’alarme dans mon cerveau. Et là, enfin je me rappelle.

Cependant, une fois avertie, tout va très vite:

1) je commande à mon corps d’arrêter de swinguer frénétiquement sur le beat entraînant de la chanson ° je me fais avoir à chaque fois, c’est terrible, mais je n’y peux rien, quand la musique est bonne, bonne, bonne, bonne, mes réactions peuvent aller du marquage discret des temps au pied dans le meilleur des cas, au booty-shake presque totalement désinhibé. Vous trouvez ça drôle ? Attendez la meilleure, j’ai vraiment été emportée par cette dernière manifestation de symbiose avec la musique, un jour sur le quai du métro à une heure où des gens capables de vous filmer avec leur téléphone portable et de mettre ça sur I-ou-tioub m’ont vue. Là, je dis merci Beyoncé ! ° ;

2) je me saisis enfin de la télécommande ou je prétexte un truc hyper urgent à faire dans une autre pièce où je pourrais aller cacher la véritable raison de ma fuite ;

3) j’attends d’entendre le rire maléfique à la fin, je laisse passer quelques secondes et je refais mon appartition dans la pièce, en faisant mine d’être déçue d’avoir raté une grande portion de ce chef-d’oeuvre (parce que c’en est un, il faut bien le dire… “Hais le chien, mais reconnais que ses dents sont blanches” comme on dit chez moi*).

Le clip de Thriller, c’est une expérience horrible à revivre.
A chaque fois qu’il est diffusé ° et que je le vois, sinon, ça ne compte pas, hein, je n’ai évidemment pas un détécteur de pasasge du clip intégré en moi… °, je redeviens la petite fille de quatre ans bravache mais pas assez pour finir de regarder le clip que nous avait annoncé Michel Drucker. Là je dis merci Michel !

Non, sérieusement, quand Michael dit à la nana qu’il est spécial, qu’il se baisse et montre à nouveau son visage de loup-garou aux yeux luisants…
Brrrrr…
Et comme si ça ne suffisait pas, les images de bras qui jaillissent du sol dans le cimetière…
La danse du mort-vivant en haillon, les mouvements saccadés, le pied qui traîne, le genou déboité, le petit “tchah” qu’ils crachent tous en choeur…
Arghhhh !

Mon père m’avait pourtant prévenue :
- Ca fait un peu peur, ma puce, tu ne veux pas aller voir ta Maman dans la cuisine ?
- Non, hein, ça va, j’ai pas peur…

Bravache, pas vraiment téméraire, je vous dis la gamine !

Pas peur ? Tu parles !

J’ai résisté autant que j’ai pu, mais les ancêtres qui reviennent à la vie pour t’impressionner avec leur pas de deux macabre ont eu raison de moi.
Tout d’un coup, j’avais une mission importante à aller acccomplir dans la cuisine : aller pleurer dans les jupes de Maman, sous les rires entre moquerie et compassion de mon père.

Hé bien, un quart de siècle après, je peux vous dire que je n’ai pas accueilli hyper bien la campagne d’anniversaire de cet album.
25 ans de Thriller, 25 ans à avoir les foins ! Super, merci Michael !

Allez, bon, comme c’est un super titre, je file quand même le lien pour visionner le clip sur I-ou-ti-oub. Pour ceux qui n’ont pas peur des machabées guinchants…

Moi, je le regarderai bien, mais bon, ça dure quand même près d’un quart d’heure et puis j’ai tout un tas de choses méga-urgentes à faire, là…

Mamaaaaaaaaaaaaaaan ?

* en créole, ça donne : “hay chyen di dan-ay blan” [prononcez : haille chien, di dent aille blanc] ça peut toujorus servir pour impressionner vos connaissances ou collègues antillais. Si vous n’en avez pas, posez vous des questions sur la diversité, m*rde. Ca craint pour vous et votre ouverture sur le monde, et ça veut dire que nous n’avons pas encore fini notre entreprise de tropicalisation … zut !

Le crayon rouge que m’avait prêté Sergio portait une étiquette indiquant “Rouge”.

- C’est drôle, tu écris rouge sur ton crayon rouge ?
- Oui, tous mes crayons sont étiquetés.
- Pourquoi ?
- Pour que je sache la couleur !
- Tu ne te rappelles pas le nom des couleurs ?
- Non. Depuis que je suis petit j’ai du mal avec ça.
- Ah bon ? Mince, ça doit pas être facile…
- Non, pour colorier, ça va, le nom est écrit sur le crayon, c’est quand il faut distinguer deux couleurs dans un exercice sur un manuel de cours, par exemple, que c’est difficile !
- Ah ouais ! J’avais pas pensé à ça ! Dis tu serais pas un peu daltonien ?
- Ben si, je suis complètement daltonien !
- Ah oui, ceci explique cela…

Sergio était daltonien !
°Bravo Leeloolene !°

Comme les 101 petits chiens de Disney, ah, non, eux ce sont des dalmatiens.

Le saumon et le gris se confondaient à ses yeux.
Le vert et le rouge n’étaient eux-même que des teintes différentes de gris.

Par contre, deux couleurs comme un jaune très pâle etr un vert très jaune, qui m’apparaissaient presque imposible à distinguer, avaient autant de contraste pour lui que le noir et le blanc.

La différence du pauvre Serge n’avait été découverte que très tard dans sa scolarité. En sixième ou en cinquième m’avait-il confié, après avoir été traité d’abruti par tant de maîtres et de maîtresses persuadés qu’il ne mettait que de la mauvaise volonté à apprendre ses couleurs.

J’avais un peu de peine pour lui qui ne pouvait pas apprécier le bleu d’un ciel, le vert de l’herbe fraîchement coupée, le jaune de la robe de la prof d’espagnol, la peau tachetée d’une mangue bien mûre…

Mais Serge ne semblait pas être malheureux. Il ne se montrait pas impatient quand on le taquinait sur sa méconaissance de la vraie vie °comme si on en savait tellement plus, à cet âge°, et un jour, il nous a même bien fait rire par sa réponse étonnante.

Un camarade lui avait demandé quel genre de fille il aimait : les bien en chair, les sportives, les fines, les maigres ?
- Les normales avait-il répondu
- Et tu les aimes grandes comment
- Moyennes, un peu plus petites que moi.
- et pour la couleur de peau, tu les préfères comme Sandra, comme Stella ou comme Jazz ?
- J’aime bien entre les deux, vertes comme Jazz.

Métissée, Noire, Marron, Bronzée à l’année, Peau Mate ou même “Chapé” comme on dit encore malheureusement chez nous dans les Antilles Françaises, j’en avais entendu pas mal, mais Verte, alors, ça jamais.

J’ai beau revendiquer pour rire le titre de marron (pour la couleur, pas pour l’acception historique, car je ne sais pas avec certitude ce que j’aurais fait si j’avais été esclave…), mais en vérité, ce n’est pas vraiment ça.

Je crois que je me définis par rapport à une culture, à des cultures, des influences, une langue, un passé, des envies, une manière de penser.
Mais pour celui qui me voit, finalement, je ressemble à quoi ?

Verte
Ce personnage vaguement inspiré de la réalité a été créé sur le site du film d’animation d’une famille déjantée vivant à Springfield, et recoloré avec ‘Toshop.

_fin_

Bref, ne glosons pas davantage autour de cette pauvre créature à qui j’ai fait croire plus tard au cours du même dîner que d’éminents savants avaient trouvé le moyen de déshydrater l’eau, pour en sortir une poudre qui se transformait de nouveau en eau, à condition qu’on y rajoute… de l’eau. ° oui, oui, elle a tout gobé, la naïveté de cette fille n’avait pas de bornes °.

J’ai eu la chance de cotoyer en seconde et au lycée, un garçon si ingénu et pourtant si ingénieux que j’avais du mal à comprendre que de telles oppositions de caractère puissent cohabiter dans un même être sans le faire imploser.
Je m’étonnais toujours de sa capacité à connaître l’intimité de fonctions mathématiques complexes avec leurs dérivées et leurs intégrales, des trucs à vous déboucher violemment les (co)sinus, alors que la moindre allusion cocasse à l’anatomie féminine le laissait dans un abîme intersidéral d’incompréhension.
C’était Monsieur Premier Degré.
Si ce n’était pas de la science, Sergio n’y comprenait rien.
C’était une sorte de mascotte pour nous.

Et un jour, j’ai découvert un secret : j’étais assise à côté de lui en science de la vie et de la terre (les Sciences Nat’ pour ceux qui n’ont pas connu). Il fallait faire ressortir en couleur les courbes d’un graphique.
J’ai demandé à Sergio, mon voisin de me passer son crayon rouge (le mien ayant la mine cassée alors que mon taille-crayon tirait la tronche).

Il est alors parti dans une exploration de sa trousse en mode J-Y Cousteau, bonnet rouge, caméra au poing, équipage de la Calypso, mérou insomniaque et bancs de petits poissons argentés au tournant, bref la totale.
En langage moins imagé, ça veut dire qu’il a examiné chacun des crayons de couleur sorti de sa trousse en le tournant dans tous les sens.

Là, je me suis dit que ce type était décidément un original comme je n’aurait pas souvent eu la chance d’en côtoyer.

Au bout du cinquième ou sixième crayon manipulé dans tous les sens, je demandais à Sergio ce qu’il faisait.
“Je cherche le rouge” m’a-t-il répondu tout bonnement.

Quand il me l’a finalement tendu, j’ai découvert un truc totalement inhabituel, dingue, curieux.

à suivre…

Moi, je suis marron.
Ceux qui me lisent depuis quelques temps le savent.
Rien de nouveau, donc.

Le truc, c’est que pour bien des gens, je ne le suis pas.

Il y a de cela quelques années, quand je vivais encore dans ma chère île papillon, j’allais au lycée au beau milieu d’un champs de cannes.
Attention, laissez ici tout cliché doudouiste à la noix °de coco°, tous les lycées guadeloupéens ne sont pas tapis dans des terrains agricoles, protégés par une végétation luxuriante, les élèves ne s’y rendent pas pieds nus, et ne prennent ni la liane ni la pirogue pour arriver à l’heure.

Tiens, ça me rappelle une anecdote que j’avais commencé à raconter ici : quand on passe les concours oraux d’entrée en école de commerce, on se retrouve souvent le soir avec des étudiants de première année chargés de nous faire connaître la ville, nous faire choisir leur école, et nous emmener manger dans un restau typique du coin où les étudiants se sentent comme chez eux (ce qui se traduit souvent par : permission de vomir dans les chiottes ou dans les bacs à fleurs, et de montrer son derrière poilu à la moindre occase — même si ce n’était pas le cas ce soir là puisque nous étions entourés de jeunes gens sérieux, se permettant parfois, pour toute fantaisie, de faire une blague un peu cochonne, tout en desserrant leur col de leur chemise bleu ciel). Donc, au cours d’un de ces dîners dans la capitale de l’Andouillette, je me retrouve attablée en face d’une jeune “admissible”, comme moi venue tenter sa chance au concours de cette petite école sans prétention, parce qu’il faut bien assurer ses arrtières si ça ne passe pas avec une école plus renommée.
La nana, appellons-là affectueusement Gertrude, pour faciliter le récit s’étonne lorsque, pour répondre à la sempiternelle question : “et toi, d’où tu viens”, je dis : “de Guadeloupe”.
- Ah bon ?
- Oui, pourquoi ?
- Non, parce que tu parles vachement bien français…
- … Quoi ?
- Je dis — répète-t-elle à voix forte, en articulant à outrance — que TU PAR-LES TRES BIEN NO-TRE LAN-GUE.

Silence autour de la table.
Tout le monde se demande si c’est une blague de mauvais goût, ou juste une hallucination collective.
Gertrude me fixe avec les grands yeux inquiets de celle qui essaie de se faire comprendre mais n’est pas certaine du résultat.

- Ah, oui, merci, j’ai appris dans l’avion.

Soulagement dans les rangs, tout le monde rit.

Gertrude ne se démonte pas.

- Wow ! Je suis impressionnée. Attends, il y a des pistes d’atterrissage chez toi ?

La pauvre est vraiment sincère. Elle ne sait pas que nos passeports ont la même couverture.
L’occasion est trop belle, je vais m’amuser un peu.

- Non, j’ai pris un hydravion qui nous a amènés dans un aéroport dans une grande ville. Et ensuite, j’ai pris l’avion.
- Ah, d’accord.
- Et t’as passé ta prépa et ton bac là-bas ? Y’a des écoles équipées et tout ?
- Oui, mais il y a des ratios, chaque famille doit choisir l’enfant qui pourra accéder à l’instruction, et c’est tombé sur moi.
- T’as de la chance alors.
- Oh oui, ce n’était pas facile tous les jours, mais même quand je ratais la liane de 7h00 et que je devais marcher pieds nus pour ne pas user mes souliers d’école, ou attendre la liane de 7h22 et arriver avec un petit retard à l’école, tu vois, j’étais reconnaissante.

– Fin de l’anecdote –

La suite bientôt…

Je me souviens de cette montre Mickey.
Une jolie montre Mickey offerte par Maman.
Une vraie de vraies, avec des aiguilles et même une trotteuse au délicieux tic-tac.
Les tic-tac ne m’a jamais angoissée, au contraire, je ressens quelque chose d’inexplicablement apaisant dans l’immuabilité de cet enchaînement. Comme un battement de cœur qui répond au mien. Comme un rythme universel qui m’assure que toute chose passe, surtout si elle est mauvaise.
Tic tac.
Tic.
Tac.
C’était ma première vraie montre.
Mais je ne voyais pas de vraie différence entre celle-ci et celles en plastoc que j’avais eues avant, celles-là mêmes qui vous lâchent au bout de trois jours, que la chaleur de votre corps dérègle, où les cristaux liquides s’évaporent si on les regarde trop. Ce n’était qu’une autre montre de tirette pour moi, et elle ne ferait pas long feu.
Mais elle avait un beau bracelet rouge — en cuir, pas en plastique comme je l’ai appris plus tard.
Au centre, Mickey arborait son sourire de souris de luxe.
Je me souviens de la première fois ou j’ai vu les pieds de Mickey dans un dessin animé où il était à la plage. Il avait les pieds noirs. C’était drôle, jamais je n’avais pensé que Mickey avait des pieds, et encore moins noirs. Ca devait être ça être Pied-Noir. Avoir les pieds noirs, comme Mickey, tout bêtement.

Maman m’avait fait ce cadeau juste avant un grand événement de ma vie.

Je faisais du théâtre à l’époque et j’allais partir une semaine en Belgique pour un festival auquel ma troupe était invitée à jouer une pièce qui, si je m’en souviens bien, parlait de la résistance d’un instituteur sous un régime totalitaire dans un pays d’Afrique.
Je Soussigné Cardiaque, de Sony Labou Tansi.
Je jouais Nelly, la fille de l’instituteur. Un tout petit rôle, une ligne par ci, une pose par là, juste une chanson à chatonner, des paroles que je n’avais qu’à répéter d’un air hésitant, avait précisé Gabriel le metteur en scène, après mon père pour de faux.

Il y avait d’autres enfants.
Une grande fille à longues tresses qui aurait voulu me traiter comme sa poupée, mais je refusais toujours de me laisser emporter dans cette passivité qui ne me convenait pas.
En revanche, j’aimais bien jouer avec ce grand garçon un peu turbulent, juste ce qu’il fallait, suffisamment pour m’embringuer dans ses bêtises de gamins, mais pas assez pour que celles-ci soient répréhensibles.

Et puis, il y avait les jumeaux, plus proches de mon âge, ou du moins le croyais-je parce qu’ils paraissent plus jeunes que les autres, et leur petite taille me persuadait qu’il n’avait eu le temps de découvrir le monde qu’un an ou deux avant ma naissance.
Dans mes souvenirs, ce sont eux qui ont arraché la queue de mon Kiki préféré, quelque part dans un parc en Belgique.
C’est à partir de là que j’ai entretenu la croyance que tous les jumeaux garçons noirs étaient un peu plus habités par le diable que les autres, et qu’ils étaient tous, sans le savoir, des mutilateurs sans remords de Kiki.
J’ai abandonné cette pensée sans fondement depuis. Enfin, je dis ça, mais ça fait longtemps que j n’ai pas croisé de jumeaux noirs et mâles.

Les jumeaux avaient une sœur adulte qui était venue nous accompagner pendant le festival.
Comme elle n’avait pas de montre, dans le train vers le plat pays, elle a emprunté la mienne.
Elle était responsable de nous, je lui rendais service, c’était normal.
Mais comme je venais tout juste de recevoir cette présent de ma mère, je n’avais pas eu le temps de m’y habituer, aussi, au bout de quelques jours, elle ne me manquait pas du tout au poignet.
Notre « gouvernante » continuait à la porter au sien et nous n’étions jamais en retard (sauf lorsque nous commandions une autre ration de frites au restaurant).

La semaine est passée et nous sommes rentrés à Paris.

Evidemment, toute à ma joie de retrouver mes parents, de leur raconter mes aventures, et de voir si ma chambre avait changé en odeur, en lumière, au toucher, ‘avais oublié de récupérer ma montre. Je l’avais même oubliée. Je n’avais jamais eu de montre. Quelle montre ?

Maman s’est rendu compte de mon oubli bien après mon retour à la maison.
Je lui ai expliqué que je ne me rappelais plus avoir pris la tocante avec moi, et j’étais sincère, l’épisode du prêt était tout bonnement sorti de ma mémoire.
Ce n’est que quelques minutes plus tard que je me suis souvenu de mon erreur.
Maman n’allait pas me pardonner cette faute, mais, après tout, on pouvait récupérer mon bien à la prochaine répétition pour Chaillot, alors, la casse était limitée.

Maman, dont la colère avait tellement monté qu’elle menaçait d’exploser, avait décidé que puisque J’avais été suffisamment « grande » pour prêter ma montre, JE pouvais bien la récupérer toute seule.

Donc, à la première répétition au pied de la Tour Eiffel, j’ai réclamé, poliment.
Etais-je sûre qu’elle ne me l’avais pas remise dans le train du retour ?
Oui j’en étais sûre. Non, c’est encore toi qui l’as.
D’accord, elle allait me la rapporter la prochaine fois.

La fois d’après, elle avait oublié. Et puis la fois d’après aussi. Et finalement, elle l’avait perdue.

Ma mère qui commençait à en avoir plus qu’assez, mais qui voulait m’enseigner la notion de responsabilité matérielle, a exigé que je demande une autre montre en échange.

La montre lui avait coûté cher. C’était un cadeau, elle pensait que j’étais plus digne de confiance que ça, moins couillonnable, moins naïve. Et si on m’avait demandé ma robe ou mes chaussures, est-ce que je les aurais aussi prêtées, hein ?
Ah non ! Hein ! Alors, c’était pareil me répétait-elle.
A l’époque déjà je sentais que ce raisonnement n’était pas infaillible, mais lorsque j’ai risqué un « mais je voulais être gentille », un « hé bien voilà où ça t’a menée » m’a remise en place.

En petite fille obéissante et pleine de regret, je me suis exécutée, en précisant lâchement, que c’était ma mère qui me poussait à ce harcèlement. J’avais fini par adopter le point de vue maternel, parce que Maman a toujours raison et que, c’est vrai quoi, je devais être dédommagée, mais je me gardai bien de le dire ou de le montrer ouvertement à celle dont j’étais la créancière.
Elle avait beau être la sœur d’une paire de démons tortionnaires de peluches, celle qui me faisait passer pour une minable irresponsable et insouciante auprès de ma mère – sans compter mon père qui en avait rajouté une couche – elle s’était occupée de nous, et à part ce fâcheux incident, elle avait été d’une gentillesse incroyable.
Je me rappelle qu’elle m’avait félicitée pour l’élégance de mon exécution d’une mazurka improvisée.
Et encore, elle aurait dû me voir à la biguine, LA danse traditionnelle de chez moi – la mazurka étant davantage une spécialité martiniquaise.
Une africaine appréciant la transformation et l’appropriation par des esclaves d’une danse dite « blanche » ne pouvait qu’être une bonne personne.
¤ C’est fou, comment pouvais-je avoir de telles considérations à ce jeune âge, alors que j’étais incapable de garder un œil sur ma précieuse montre ? ¤



Bref, quelques temps après, elle a fini par accéder à la demande et j’ai reçu une nouvelle montre.
En plastique.
Elle ressemblait vaguement à la mienne, parce qu’elle était rouge quand même.
Elle m’aurait bien contentée si je n’avais pas eu conscience grâce à Maman de la valeur de celle que j’avais perdue. Elle m’aurait bien contentée avant toute cette histoire. J’étais passablement dégoûtée des montres, des adultes et de leurs mascarades, du plastique, du cuir.
Maman a grogné devant ce rendu de pacotille, mais nous apprenions toutes deux une leçon : je comprenais que je devais faire attention à mes effets personnels, et elle qu’elle ne devait pas me confier de choses de valeur avant un bout de temps. Et puis, Maman aussi semblait en avoir assez de cette histoire qui s’éternisait.

Avec le temps, je suis devenu plus soigneuse.
Mais
j’ai mis du temps avant de porter une montre à nouveau.