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Combien de fois avions-nous eu la fameuse discussion qui commence par “Mais comment on va l’appeler” ?
Dix, vingt, peut-être trente fois.

Au bout d’un moment, nous sommes arrivés à un consensus ¤ en d’autres termes, il a plié sous le poids de ma volonté ¤ pour une fille et un garçon. parce qu’il faut bien que les deux prénoms aillent un peu ensemble, ou au moins qu’ils soient au même niveau : imaginez une fratrie composée de Olympia et Jean, ou encore ¤ rhaaa, c’est dur de trouver un prénom un peu sophistiqué pour un garçon ¤ Thaddéus et Marie. Ca fait un peu “on a bûché sur l’un, et l’autre, on n’avait plus le temps, alors, on a paré au plus pressé” ou “ben, on a bien vu que les prénoms un peu à la con, ça ne sert à rien, alors, on a fait dans le soft pour l’autre”. Bref, ça sent l’échec de dénomination.

Alors, n’allez pas nous compliquer la vie en nous disant que 1) nous pourrions n’avoir qu’un enfant — voire pas du tout, hein, à l’époque on ne pouvait pas savoir, 2) nous pourrions avoir deux garçons ou deux filles, ou des triplés. Nous nous en fichions éperduement. Notre choix un peu fantaisiste était arrêté.

Mais ce n’étaient alors que des discussions dans le vent, certes nous nous imaginions parents de gamins affublés de prénoms un peu à la con, et ça ne nous posait pas de problème parce qu’il n’y avait pas d’autres vies en jeu que la nôtre.

Mais quand Sa Seigneurie Bébé annonce sa venue prochaine, les choses se précipitent et vous vous demandez si vous n’allez pas gâcher sa vie davantage que prévu en lui attribuant une tare supplémentaire qui sera inscrite sur ses papiers.
Donc, vous remettez en question vos choix, pris dans une culpabilité précoce, vous traitant de parents indignes.
Et puis, vous cherchez de nouveaux prénoms, enfin, surtout pour la fille, parce que c’est elle qui héritera du prénom à la con car il ne se lit pas comme il s’écrit. Mais du coup, si vous avez bien suivi, vous comprenez qu’il faut aussi prévoir des solutions de rechange pour le p’tit gars, puisque vous risquez de mettre en péril l’harmonie prénominale de vos enfants.

C’est là qu’il est important de se rappeler que lorsque vous épousez un Loup, vous acceptez tacitement d’être exposée à ses grognements, aboiements et hurlements au sujet de votre nouvelle liste de prénoms.

Aujourd’hui, je décide de prendre une petite pause, j’appelle Monsieur mon époux et je lui donne une petite liste de prénoms glanés sur le net. Morceaux choisis de mon humiliation.

- April ? Non, ni April, ni June, ni Invierno, ni Jueves !

- Chienne ? Tu veux vraiment appeler notre enfant Chienne ? Ah ! Cheyenne ? Parce que tu crois que c’est mieux ? Pourquoi pas Apache ?

- Fleur ? Ca c’est un nom à finir à traire les chèvres dans une communauté hippie au nord de San Francisco…

- C’est un nom de guirlande de Noël, ça, Isadora. T’as quoi d’autre ?

- Next !

- Mais c’est immonde !

- Iris ? Oui, ou bien Clavicule, comme autre partie du corps, c’est aussi bien, non ?

Voilà, donc, je revois ma copie, mais au train où vont les choses, je crois qu’on va s’en tenir à notre choix premier ¤ qui évidemment, reste un secret ¤.

Les personnages de cette tranche de vie capturée un dimanche chez mes beaux-parents :
dans le rôle de ma belle-mère : ma belle-mère (BM)
dans le rôle du beau-père : mon beau-père (BP)
dans le rôle du Choeur : le Loup (L) et moi (J)

BP : J’aime bien la nouvelle chanson de Sinclar.
BM : Ah oui, elle est bien. Il est toujours avec Emma de Caunes, Sinclar ?
BP : Mais non, elle n’est pas avec Sinclar, c’est Sinclair.
BM : Ah oui, je confonds toujours Bob Sinclar et Sinclair. Mais Sinclair, il fait de la musique aussi, non ?
J & L : !!! (la surprise se lit sur nos visages)
BP : Oui, c’est un chanteur. Alors que Sinclar, c’est un DJ. Il chante pas, lui.
J & L : !!! (complètement incrédules)
BP : C’est Bob Sinclar qui va à Ibiza tous les étés pour animer les grandes discothèques…
BM : Et Sinclair, c’est le père de l’enfant la petite de Caunes ?
BP : Oui, mais ils ne sont plus ensemble je crois, hein ?
J & L : (faisant non de la tête, carrément époustouflés)
BM : Ah oui, j’avais bien cru entendre ça.

Mes beaux-parents, ils n’ont pas l’air comme ça, mais ils sont au top des potins de Voix-Si.
Les dimanches où nous leur rendont visite ne sont jamais tristes, et on se tient toujours au courant de l’actu people.

Moi, ici ou là-bas, ça m’était égal.
Lui voulait là-bas.

Il savait ce qu’il ne voulait pas.
Je ne savais pas ce que je voulais vraiment.

Evidemment, j’y pense depuis longtemps, depuis toujours, j’en ai rêvé souvent.
Tout un tas d’idées que je pensais être miennes, mais entre le moment où elles avaient été formées et celui où elles ont dû été formulées, j’avais changé.

Le loup a dit qu’il voualait que ce soit simple.
“Quelque chose de simple”.
Il a parlé de ces choses simples et puis tout état clair.
Tant de clarté, c’était effrayant.
Il fallait prendre un décision. Une bone décision.

J’ai laissé les rêves un peu gnangnan, j’ai abandonné les images d’Epinal qui avaient fadi avec le temps.
J’ai ouvert les yeux.

Alors voilà, le Loup n’est plus mon petit ami depuis octobre. Fin octobre. La date précise, je ne m’en rappelle plus.

Je ne suis pas triste. Non, c’était la bonne décision. Je ne regrette pas.

Alors voilà.
J’ai dit oui.

Le loup m’a demandé ma main et moi, j’ai dit oui.
Donc, depuis fin octobre (après une discussion très informelle sur le canapé, un peu de minauderie de ma part, des heures passées à regarder sur des sites de bijoutiers, quelques visites plus ou moins heureuses dans des joailleries, une petite dispute de rien du tout, une grosse émotion la première et la deuxième fois que j’ai l’essayée avec une alliance, une vraie) une magnifique bague orne mon annulaire gauche.

Je ne m’en lasse pas.

Le mariage est prévu pour avril 2009, en Guadeloupe.

Alors côté coeur, ça va très bien merci !

Voilà une petite note de sape du Loup qui ne mange pas de pain.

Oui, parce que Le Loup, il me nargue toujours avec sa super bonne mémoire, et surtout, il ne comprend pas pourquoi je ne me souviens jamais de son planning alors qu’il me l’a pourtant annoncé la semaine d’avant, et qu’apparemment, j’avais même acquiescé vivement.

Oui, bon, il n’a qu’à pas me fournir ce genre d’infos quand je suis en pleine méditation devant une série, et ne pas confondre acquiescement éclairé et bienveillant et simple dodelinement ¤ oui, le mot existe, j’ai vérifié ¤ de la tête qui n’est le plus souvent qu’une manifestation de ma riche vie intérieure quant aux grands mystères de la vie, exemple : les sentiments qui poussent Meredith à persister avec McDreamy ¤ ceux qui savent de quoi je parle, savent de quoi je parle… ¤, l’influence de la force de Coriolis sur le sens de rotation des poissons dans l’aquarium ¤ ça, c’est un truc pour toi, Sev… ¤, ou la propension qu’a ma chemise blanche préférée à s’effilocher.

Mais là, samedi dernier, VENGEANCE !!!

Avec ma cousine, nous étions en train de rejouer les répliques cultes d’un spot de pub pour une tablette de chocolat :

- Et la marmotte, elle met le chocolat, dans la papier d’alu.
- Mais bien sûr !

quand le Loup affichant la mine du mec qui ne pige rien nous a demandé de répéter, ce que nous avons fait, mais sans résultat visible sur sa face d’oublieux.

- Mais, oui, tu sais bien, la pub, là…
- Ben non.
- Les marmottes, la vache, le chocolat, le couple avec la femme dubitative, même que la nana, c’est la même que dans la pub pour la banque, celle qui dit “Ni Eiffel Tower, ni fly-boat…”
- Ah non, désolée. Je ne vois pas.

Pff…
Il a OUBLIE un truc aussi primordial que ça ?

Une victoire savoureuse à mon actif.

Maintenant, je peux annoncer fièrement le nouveau score :

Jazz 1 – Le Loup 358 724

¤ Bon, je sais, ça fait pitié, mais ce serait autre chose si on pondérait tout ça par l’importance du sujet sur lequel portent les amnésies… Et puis, zut, vous êtes de quel côté, hein ? ¤

Ce jour-là, je ne me sens pas très belle.
Un peu trop boudinée dans mon jean, le teint brouillé, les cheveux comme une masse informe et mousseuse indissociable de mon crâne.
Un de ces jours où l’on n’a pas envie de se reconnaître dans la glace.

Avec le Loup, nous allons prendre l’air.

Sur le quai du métro, j’observe en douce.

Des filles si maigres qu’on ne les voit pas de profil.
D’autres qui passent derrière des affiches sans les décoller.
Un autre qu’on peut faxer.
Mon bras a plus de chair que la gambette de celle-ci.
Faméliques.

J’ai beau me dire qu’elles sont limite maladives, qu’elles font pitié plutôt qu’envie, qu’elles doivent trouer leurs vêtements de poupée aux coudes et aux genoux tellement leurs articulations sont saillantes… je suis jalouse.

On doit se sentir plus à l’aise dans le bus quand on a un si petit cul.
Ca doit être aussi jouissif que d’avoir une Smart quand il ne reste que des places ridiculement petite, des mouchoirs de poche pour se garer.

Ca fait quoi de marcher sans faire trembler le sol ?

Pour me sentir moins obèse, il faudrait que je perde l’équivalent d’une jambe.
Que va dire Maman quand elle me verra ? Que j’ai enflé, que je devrais faire du sport de manière plus assidue, qu’elle connaît ce drainant super efficace ?

Ah, heureusement l’arrivée de filles à fesses, des filles qui ont de la poitrine, pas des piqûres de guêpes, des non-anorexiques me sort de mon anticipation des reproches maternels.

Ce ne sont ni thons, ni des obèses.
Certaines ont même le minois mignon.
Juste des filles pas retouchées parfaites comme dans les magazines, mais que tout un tas de gens n’hésiteront pas à complexer à la première occasion. ¤ Bien entendu, ce n’est pas mon genre… ¤

Tiens…
une chose me frappe…

Est-ce que ça voudrait dire que…
Non…
Peut-être que les hommes commencent à comprendre…
Mais bien sûr !

Il faut que je fasse part de ma découverte au Loup…

Sur le ton de la confidence, je lui chuchote, tout heureuse :

- Je suis satisfaite de voir que les “grosses” ¤ moi aussi, je me mets à dire grosses alors qu’elles ont juste plus que la peau sur les os… argh, les rédactrices de mode ont eu ma peau… ¤ sont maquées, alors que les minces/maigres sont  célibataires. ¤ je le sais car elles sont seules, et cet air mêlant la tristesse et le désespoir mal dissimulés au message “Attention, j’ai l’air d’être heureuse et comblée, mais je suis quand même disponible, hein, mais c’est surtout parce que je n’ai pas le temps de me consacrer à la recherche de l’âme soeur, trop de boulot, vous comprenez” je l’ai tant arboré pendant quelques mois qu’il ne peut me tromper. ¤

Je finsi ma phrase sur un clin d’oeil.
Je suis Marie Curie, je viens de découvrir le radium.

Ce à quoi le Loup répond :
- Tu veux dire que, une fois en couple, les filles se mettent à grossir ?

Oui.
Bon.
Merci le Loup.

¤ Là pour le coup, je passe de Marie Curie à Rosalind Franklin, la chercheuse oubliée et bafouée, dont les travaux ont pourtant mené à la découverte de la structure de l’ADN… ¤

Maintenant, je me sens vraiment grosse,
mais au moins, j’ai quelqu’un à enquiquiner avec mes histoires.

Le Loup me dit que ces nouvelles lunettes ont tendance à glisser le long de son nez ¤ qu’il a très droit et très beau ¤ :

- Et puis, tu sais, mon nez graisse…
- Non, ma.
- Quoi, ma ?
- Ben ma.
- Mais ma quoi ?
- Ta nez graisse.

Le Loup, il n’a même pas rigolé.
¤ Parfois, ce type n’est pas drôle. ¤

Le Loup est habitué à m’entendre débiter des imbécillités avec un sérieux inébranlable.

La deuxième fois que j’ai rencontré les Parents Loup, c’était chez eux, dans leur jardin, autour d’un bon petit repas.
Ils avaient invité la grande-tante et le grand-oncle du Loup.

Ils étaient très gentils avec moi, me posant des questions sur le rhum, les différents sables, les alizés, et puis… mon travail. C’est Grande Tante qui s’est montrée curieuse…

- Et vous êtes de heu…
Non, je rigole, ça c’était les notes d’avant…

En vrai, elle a dit :

- Et vous faîtes quoi dans la vie, Jazz ?
- Heu… Aïe…
- Pourquoi « aïe » ?
- C’est que… je suis… strip-teaseuse.
- Ah. C’est vrai ? Mais c’est un métier comme un autre.

Pas bégueule la grande-tante…
- C’est vrai, vous avez raison mais tant de gens sont surpris. Je n’ai pas vraiment le corps pour.
- Mais non, qu’est-ce que vous racontez ?
- … merci, c’est gentil.
- Alors comme ça, vous dansez ?
- Hé oui, c’est comme ça que je gagne ma vie.
- Hé bien, tant que vous gagnez votre vie honnêtement…
- Non, en fait, je fais quelque chose de pire : je travaille dans une agence de communication.
- Ah… C’est bien aussi.

S’ils étaient déçus que je ne sois pas lap-danseuse, ils ne l’ont guère montré.
Loup Mère et Père qui jusqu’alors avaient soigneusement évité de se regarder pour ne pas pouffer pendant mon canular ont ri de bon cœur, rejoints par Grand Oncle et Grande Tante, bon joueurs.

Le Loup, mon troisième complice silencieux, dans cette blagounette, s’est contenté de sourire, secouant la tête l’air de dire « ah la la, tu racontes vraiment n’importe quoi mais je t’aime bien quand même, va ».

Il n’a pas vraiment  mérite d’avoir marché dans la combine, il est immunisé et s’attend à tout de ma part.

God only knows what I'd be without you
God only knows what I'd be without you,
God only knows,God only knows...

Les Beach Boys se taisent, l'épisode* commence...
Bill Henrickson (Bill Paxton), regarde sa première épouse Barbara (Jeanne Tripplehorn)
avec un amour débordant. Elle est belle dans cette petite robe simple, elle a de la
répartie, du charme, elle sait gérer une famille, ils sont ensemble depuis longtemps...

Je m'exclame :
- Quel acteur ! Ce regard qu'il a ! Non, vraiment, Bill Paxton arrive à me faire croire
qu'il est amoureux de Jeanne Tripplehorn ! Comment fait-il pour paraître si amoureux.
C'est tout en subtilité, en nuances, un regard, pas un mot, et voilà... Il est fort !
Je dis bravo.

Au fond de moi, j'envie l'être que l'on aime ainsi avec un regard qui en dit long...
Mais ce n'est que de la télévision.

Peut-être qu'il pense à sa femme.
Peut-être s'est-il tellement investi de son personnage, qu'il est devenu Henrickson le
temps d'un épisode, d'une saison, entre "Action!" et "Cut! That's a wrap for today!"
le Bill Henrickson amoureux de Barb.

Mouais. ce doit être ça.

- Non, mais regarde le Loup... Tu ne trouves pas ça incroyable ? Comment fait-il
pour avoir CE regard-là ? Moi, j'y crois ! A fond ! Ca respire l'amour ces yeux-là.

- C'est simple, me répond le Loup très sérieux. Il s'est inspiré de moi.Il est venu m'observer pendant quelques jours. Là, il a compris qu'il n'arriverait
jamais à avoir la même intensité, mais il s'en rapproche assez bien.

Trop fort ce loup...

* Je vous recommande Big Love, série produite par Tom Hanks, sur la vie d'un polygame discret un
peu en marge de la communauté mormone en Utah, de ses trois épouses et de leurs sept enfants...
Attention, ce n'est pas une comédie !

Reçu aujourd’hui, coup de fil du Loup.

Compte-rendu partiel et partial de la conversation assez fidèle à sa teneur.

- Dis donc, tu sais que tu as failli faire crever les poissons ?

- Ah, bon, zut ! ¤ je savais que quelque chose clochait puisque ces crève-la-faim boudaient anormalement les nombreuses billes à la surface — j’en avais mis trois fois trop –  et se rangeaient en bataillon calme au fond de l’aquarium pour digérer alors qu’en temps normal, ils jouent les exocets ou se coursent comme des dingues entre les plantes.  ¤ Voilà qui n’arrange apsa mes affaires, comment voudra-t-il faire des enfants avec une personne qui ne sait même pas nourrir ses poissons ? Je ne suis qu’une piscicide ! ¤ Dis, sinon, tu veux manger quoi ce soir pour marquer le coup ?

- Pfff… Je sais pas, choisis.

- Bon, OK.

- Sinon, je t’aime. ¤ trop tard, j’avais déjà raccroché ¤

Encore une fois, me suis fait avoir, Loup profitant honteusement de ma culpabilité pour me laisser dans le pétrin après avoir décliné mon invitation  au restal – si pratique romantique.
Vais devoir trouver une idée de menu un peu chouette et festif qui convienne à ses papilles gustatives si délicates et sélectives, ET me fader la préparation. Il va se taper la vaisselle, mais c’est si peu cher payé…

Je l’aurai un jour, je l’aurai.

J’ai développé une sensibilité exacerbée à quelques lettres mises ensemble, bien arrangées à qui la vie a été insufflée par l’offrande d’un petit bout d’âme. Les mots me charment. Un seul mot, je bascule. Pourtant je ne m’en laisse pas conter.
Quand le Loup s’est emparé de mon cœur, les mots ont été ses armes les plus douces et les plus efficaces. Il m’a dit que pour moi, il allait trouver le temps.
Ce n’est rien, un peu de temps, jamais rien d’autre qu’un peu de temps, quelques heures, quelques minutes, des secondes qui s’envolent et ne reviendront pas. Mais pour celle que j’étais, celle qui sortait de deux relations longues et éprouvantes, où le temps lui était toujours arraché, volé, et parfois, parfois seulement, alloué avec parcimonie, c’était le monde entier, c’était inespéré.

Avoir un enfant avec le Loup, bien que j’en parle beaucoup, ce n’est pour moi qu’une lointaine réalité aux contours un peu flous, une plaisanterie, une exigence pressante de ma mère, une pub Benetton, un prénom aux airs surannés. J’avais d’ailleurs décidé d’arrêter d’évoquer le sujet parce que finalement, il fallait encore attendre que le Loup ait une situation plus stable, que de toutes les façons, je n’étais pas prête, que ça n’urgeait pas. Et puis, je voulais savoir si lui allait mettre le sujet sur le tapis, même en badinerie.
Je lui avais fait promettre qu’il me ferait signe le jour où il voudrait qu’on s’y mette, lui qui ne veut pas me brusquer, lui si « easy-going », lui qui sait si bien comment s’y prendre pour que JE prenne les devants.

Mardi Soir.

Donc, j’avais décidé de ne plus initier de conversation sur le sujet depuis… oh, trois bonnes minutes quand, au détour d’un dialogue anodin, il est venu imiter les premiers pas de notre future fille. J’ai ri de bon cœur, rassurée de voir qu’il en parlait de son propre gré.

Samedi.

Le Loup avait beau vouloir se la jouer cool, je savais qu’il reprenait espoir, un retournement de situation le rendant indispensable au boulot, il serait peut-être même CDIsé en septembre. Il se remettait donc, prudemment, comme en cachette, à consulter les annonces immobilières que son CDD renouvelé nous avait fait abandonner en décembre. J’aimerais bien que l’incertitude qui préside à son avenir professionnel cesse un peu, pour lui, pour qu’il souffle enfin comme il le mérite, pour qu’il soit plus serein, et puis aussi, un peu, pour que nous puissions réaliser nos projets, acheter un appart’, faire un bébé. Je parlais, il comprenais et essuyais mes larmes.

Un peu plus tard, au MégaMagasin de la Vierge Britannique, j’avais aperçu le livre L’odyssée de la Vie tiré du documentaire éponyme diffusé sur la 2. Je me suis jetée dessus pour vérifier que les images reflétaient bien la mauvaise humeur lisible sur le visage lisse du fœtus en 3D. J’informais le Loup que ce serait bien le genre de livres qu’il pourrait m’offrir pendant ma grossesse. Lointaine réalité pour moi. Lointaine, si lointaine que je me disais in petto et ridens que d’ici là, je pourrais probablement lire ce bouquin en hologrammes. Et puis le choc m’a secouée. Il a juste dit, sur ce ton rassurant :

« On va avoir un bébé, bientôt. »


En temps normal, j’aurais vite fait de lui demander « T’as du retard? », ou « Qui est la mère ? », me réfugiant dans la dérision.
Mais là, au milieu des escaliers, dans ce grand magasin où tout avait disparu sauf lui et moi, j’ai compris. Immobilisée. Mon cœur s’est arrêté. Sa phrase rebondissait contre les parois de mon crâne trop petit pour tout contenir, et sensation familière, les digues qui ont menacé de craquer sous la pression de mes larmes, ont laissé s’échapper deux trois gouttelettes têtues.

Avec un mot, le Loup, qui est père depuis toujours dans sa tête, m’a rapproché de la maternité. Avec un mot. Bientôt.

____
[edit de 16h48 : non, je ne suis pas enceinte, non non non, rien n'a été prévu pour les six prochains mois, non, c'est juste que les contours de la réalité qu'est une grossesse ensemble semblent moins flous... Ca veut dire que bientôt, nous pourrons envisager cette possibilité de manière plus concrète, mais pour l'instant, pas la peine de préparer de baby-shower !]

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