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Cher blog,
Je me sens seule aujourd’hui.
Tout me semble fade, triste et fatiguant.
Mon boulot me propose un nouveau poste avec un titre bien ronflant et bien creux qui fera du bien à mon CV, mais qui dans les faits risque d’être une vraie purge à réaliser, je sais bien que rien n’est facile, mais au moins, je vais essayer de poser mes conditions.
Sinon, on m’a fait subtilement comprendre que l’année passée a compté pour du beurre. Je peux m’asseoir sur prime et augmentation.
J’ai l’impression d’être prise pour une gourde. Donc, je continue ma recherche du nouveau job…
Je vais me mettre au Vélib.
Alors, je me suis acheté un casque.
![]()
Il est chouette, non ?
Le premier qui dit que ça ressemble à un casque allemand, Achtung, je lui mets une claque !
Non.
Je ne suis pas de ceux qui peuvent dormir dans le métro.

__Photo trouvée sur Google, merci à son proprio qui, s’il se reconnaît, peu faire valoir ses droits, hein…__
C’est un acte d’insouciance, de laisser-aller, de confiance en l’autre °ou en ma capacité à rester alerte dans ma somnolence ° que je ne peux pas commettre.
Le fait de dormir au milieu d’inconnus, la possibilité de rater ma station, la crainte de me fire un coup du lapin au prochain coup de frein brutal du conducteur, la peur qu’on me vole de l’argent ° ou une photo embarrassante °, tout ça me rendrait terriblement nerveuse.
Et puis, qu’est-ce qu’on a l’air crétin quand on dort dans le métro : on se réveille tant bien que mal, un peu de bave ou d’écume aux commissures des lèvres, avec ce regard apathique qui trahit l’abandon total mais honteux ° quoi que pas toujours… °, puis, on tente de reprendre contenance, et pris de paranoia, on jette un cop d’oeil rapide et discret autour de soi, en quête d’un téléphone portable brandi, de la petite lumière clignotante qui indique que l’on vient d’être filmé ° je sais, j’ai eu envie de le faire une fois ou dix… ° et on se méfie toujours des taupes-modèles ° ces petites vieilles aux cheveux violets over-brushingés, comme il se doit, et à grosses lunettes double foyer ° qui, méfiantes, ont fermement empoigné leur meilleur arme de défense °leur canne/déambulateur/petit-fils°, parce qu’elles commencent à se demander sérieusement pourquoi vous la saluez avec tant d’insistance, alors que tout bêtement, vous avez juste piqué du nez huit fois de suite, tout ça parce que quand vous faites vos aller-retour vers le Pays des Rêves, vous avez le port de tête d’un enfant de 2 mois.
Non, je ne peux pas dormir dans le métro…
… A moins de pouvoir me blottir contre le Loup, la tête bien calée sur son épaule, le nez dans son cou tout doux qui sent si bon.pas non.
- Oh ! Papillon ? a dit la petite fille à son papa
- Did you see a butterfly? Where?
Le loup et moi étions endimanchés.
Avant leur arrivée, je me tenais droite sur le strapontin, pas question de faire un pli à cette tenue qu’il m’avait fallu défroisser à la vapeur ET repasser à kalpat’*.
Chaleur, chaleur… Cette ligne de métro, il faudrait la rebaptiser en « La fournaise ».
Je maintenais mes coudes à quelques centimètres de mes flancs, car j’ai beau vouloir me comporter comme une sainte ¤ hmm… hmm… ¤, je craignais que les seules auréoles
que pourrait immortaliser le photographe du mariage n’apparussent que sous mes bras.
Et puis, le couple gros sac et sandalettes en cuir est entré dans le wagon. Une gamine joues roses les précédait.
Le Loup et moi leur avons cédé la place.
La petite s’est installée sur les genoux de son père.
Après deux stations, Le loup et moi étions parvenus à la conclusion que cette petite bouille était mi-beef, mi-frog ¤ et là, t’es pas dans la bouse Monsieur Jean ¤.
Française par maman, Anglaise par papa.
- Là ! Papillon ?
- Where?
- There!
Elle me pointait de son petit index résolu, les yeux rivés dans les miens avec cet aplomb que l’ignorance des règles de bienséance inventées par des adultes coincés du derche donne aux enfants, moi je lui souriais. Elle était mignonne, s’impatientait quand ses ‘béciles de parents ne pigeaient pas tout de suite ce qui était pour elle une évidence. Moi au même âge, mais en mieux, parce qu’elle était bilingue.
- Là ! Papillon ? ¤ sur le ton de « alors, tu l’as vu ce fichu insecte, ou t’as toujours de la merde dans les yeux, Daddy ? ¤
- Oh, no Rose, it’s not a butterfly, it’s a fan.
- C’est un éventail ma puce, renchérit la Maman.
Une fée.
Voilà en quoi m’avait transformée un mot. Un tout petit mot.
Seule une fée pourrait avoir la chance d’être éventée par un papillon.
Alors, en gentille fée, je lui ai fait profiter de quelques battements d’ailes de mon papillon. Elle a bien ri.
Le météorologue Lorenz posait la question davantage rhétorique que prête à devenir une affirmation-symbole de la théorie du Chaos : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ?
Je ne saurais y répondre, mais je sais en revanche, que le battement d’un éventail peut provoquer une poussée de bonne humeur même avec les cahots du métro parisien.
__
*Kalpat’ : ça veut dire « à quatre pattes » en créole. Je repasse au sol, parce que la planche à repasser du Loup qui est devenue depuis notre planche à repasser est absolument inutilisable ; je me mords les doigts d’avoir abandonné la mienne quand j’ai déménagé, à présent elle doit faire le bonheur de cette petite vieille qui l’avait emportée à peine m’en étais-je débarrassé. Je me rappelle qu’avec ma planche sous le bras, son fichu, ses bas en laine et ses charentaises, elle avait l’air d’une drôle de surfeuse urbaine.

Il était dans le métro,
les cheveux noirs,
noirs comme la colère qui ne gronde plus,
l’oeil étrangement ouvert.
C’est drôle…
La barre au-dessus des appuie-tête des strapontins dans le métro arrivent pile au niveau des yeux des autres usagers assis dans ma perspective.
C’est troublant.
Je devine des expressions sans en être vraiment sûre.
Rit-il ?
Se fâchent-elles ?
Est-ce une moue boudeuse que j’aperçois ?
Il est en train de dormir ou quoi ?
C’est lui qui me regarde, ou c’est moi qui le mate ? Peut-être est-ce un peu des deux.
Les gens deviennent comme autant de témoins qui préfèrent garder leur anonymat ; je m’attends presque à entendre leur voix déformées à l’hélium, censurées par des bips intempestifs.
Ah !
Quelqu’un se lève…
Zut !
Celui-là n’avait pas des lunettes anti-reflets.
Et pourtant, je ne saurai rien des miroitements son âme…

Petite brève de métro
captée l’autre jour

Le matin, je regarde les hommes qui regardent les femmes de dos.
Je suis leurs yeux quand ils s’arrêtent à mi-hauteur
et je m’empare de leurs mimiques qu’ils croient discrètes.
Le matin, je regarde par la fenêtre les gens qui sont déjà dehors
et qui ne me voient pas,
perdus qu’ils sont dans leur pensées.
Se sont-ils habillés pour l’occasion ?
Le matin, je regarde le ciel,
grand, au-dessus de ma tête.
Je nomme les nuages
et leur confie des secrets éventés.
Le matin, j’invente une vie aux gens que je croise,
les rendant télépathes malgré eux,
ils ont tant de choses à se raconter.
Le matin, je laisse vagabonder mes pensées,
un échauffement, en somme,
pour mes neurones encore mal révéillés.
Je crois qu’il arrive à tout le monde, tous les jours, des situations bizarres.
Certains ne le réalisent pas, d’autres ne s’en rappellent pas, d’autres encore n’en rendent pas compte. Et puis il y a ceux – blasés ? bouchés ? – qui ne trouvent rien étrange.
Partout, à chaque instant, une histoire pas banale arrive à quelqu’un. Maintenant, maintenant et maintenant encore.
Je croyais que ces événements se produisaient de manière aléatoire, spontanée, mais devant la fréquence plus que douteuse de ces aventures lorsque certaines conditions étaient réunies, j’ai dû me rendre à l’évidence : certaines circonstances appelaient ces occurrences.
Les situations cocasses dans lesquelles j’ai été impliquée en tant que participante, victime, ou témoin pouvaient être prédites, car elles étaient souvent à la conjonction des conditions de prédilection suivante :
- me trouver avec Célia,
- me trouver dans la rue Cadet, dans le 9 à Paris,
- me rappeler que nous sommes un vendredi soir,
- prendre les transports en commun, surtout le bus.
Je dis conjonction, mais parfois, seule une condition est requise pour provoquer un petit quelque chose.
Je suis dans le bus (qui n’emprunte pas dans la rue Cadet, mais s’en rapproche, nous ne sommes pas vendredi, Célia n’est pas là). Parmi les usagers habituels, je remarque une dame, fausse blonde, vernis impeccable, laissant des vêtements de bonne facture apparaître sous un manteau épais et chaud ¤ probablement en fourrure de lapinou, beurk ¤ assise devant moi. Elle se retourne brièvement et jette un coup d’œil circulaire au reste du contenu du véhicule surchauffé. Puis, elle se retourne carrément pour mieux scanner les autres passagers et j’aperçois le tas de papier qui lui occupe les mains. Et là, elle m’aperçoit. Quelque chose sonne en moi, cette petite alarme qui me dit que je vais devoir interagir avec des inconnus dans une situation peu courante. Ce bus, je le prends, au moins deux fois par jour. Je m’y sens comme chez moi. Pour mettre les gens à l’aise sur cette ligne que j’emprunte quotidiennement et dans lequel je me sens comme chez moi, comme une bonne maîtresse de maison qui souhaite que ces invités gardent un bon souvenir de chaque moment passé en sa compagnie, je souris à la porteuse de lapin cousu, bien maquillée qui me répond en me montrant ces dents bien blanches. Là, le nez à l’air, un livre entrouvert dans les mains, derrière ma vitre marquée par les fronts acnéiques, les cheveux crépus graissés à l’huile de carapate qui y dessinent de petits zéros, la poudre Terra Cota pour raviver un teint que l’hiver a rendu blafard, les empreintes digitales des petits pointeurs de choses émerveillés par le remue-ménage de cette ville, je replonge dans ma contemplation de cette belle après-midi non-chômée, hélas, qui s’annonce.
La lapine s’approche de moi et me demande si je peux lui rendre un service. Gentille comme ma maman m’a élevée, je réponds que je peux essayer. Soulagée, elle me tend aussi sec sa liasse : déclaration d’impôts, justificatifs, fiches de paie, les finances de la dame sont étalées devant mes yeux.
Elle me dit qu’elle ne sait pas si elle a bien apporté tous les papiers qui sont listés là, sur cette feuille qu’elle sort d’une chemise cartonnée.
Devant l’incompréhension de la situation que manifeste mon regard, elle précise, honteuse, et désolée : « Excusez-moi, je ne sais pas lire, Madame ».
En bonne Parisienne, je devrais douter avant de vérifier mentalement que je n’ai rien dans les poches à portée de main de cette potentielle dépouilleuse.
Mais, quelque chose dans le regard à la fois franc et gêné de cette dame me touche. Je prends ces papiers et m’assure que tout est là.
Elle me demande si elle a besoin de ce papier-là. Je lui promets que l’attestation qu’elle possède suffit.
Elle ne sait pas lire, comme mon grand-père qui est analphabète, ou peut-être comme ma grand-mère qui est illétrée, ou alors, elle vient d’un pays étranger, d’où cette petite pointe d’accent dans ces voyelles.
Elle me remercie, une fois, deux fois, trop de fois. Elle me demande si elle doit bien s’arrêter dans quatre arrêts en me montrant sa main, le pouce replié. Oui, c’est ça.
C’est mon arrêt, je dois prendre congé d’elle, sous ses remerciements toujours.
J’ai fait quelque chose de bien, service rendu, mais je me dit que j’aurais dû faire autre chose peut-être. Davantage. Mais quoi ? Lui apprendre à lire ?
C’est le genre de trucs improbables qui m’arrivent souvent. Comme la vieille dame qui me demande de taper son code au distributeur. Comme cet homme qui me demande de recompter les sous de son mandat pour être sûr que La Poste ne l’a pas couilloné. Je dois inspirer confiance et pourtant quand je ne souris pas, il paraît que je n’ai pas l’air avenant. C’est que je dois avoir l’air trop bête pour nourrir de mauvais desseins.
Mais sur quels critères ces gens sélectionnent-ils ceux à qui ils s’adressent ? Se font-ils souvent avoir ? Sont-ils la preuve qu’on peut/doit encore faire confiance ?
Des bandits de grands chemin de fer ont terrorisé quelque six cents autres voyageurs ce Jour de l’An.
On ne sait pas exactement ce qui s’est passé par manque de témoignages — ce qui me paraît fort étrange si l’on considère le nombre de présents — , mais beaucoup de passagers auraient été insultés, quelques-uns détroussés, et une jeune femme a porté plainte pour attouchements sexuels.
Je n’étais pas dans ce train, et je ne sais par conséquent pas ce qui s’y est déroulé.
Et même si j’y avais été, il y a fort à parier que je ne me serais pas rendu compte de grand chose. Mais cette histoire m’a fait penser, dans une certaine mesure, à une chose qui m’est arrivée dernièrement.
Fin décembre, j’ai vécu la désagréable expérience d’être touchée par des mains indésirables dans le métro. Et, même si ce n’est pas la fin du monde, loin de là, c’est un moment où je me suis sentie seule, faible, apeurée et souillée même si ça peut paraître un peu exagéré.
Il y avait du monde dans ce métro d’avant les fêtes. Je suis montée dans le premier wagon ayant l’air d’offrir un peu plus de place. J’aurais peut-être du me méfier.
Mon sac en bandoulière devant moi, les mains prises par deux petits sacs en papier, j’ai cru que les jeunes gens devant moi n’allaient pas se pousser pour me laisser entrer. Ils n’avaient juste pas fait attention à moi, pensai-je.
Et puis, l’un d’entre eux se retourne, il me regarde, regarder mes paquets, appelle un de ses amis et lui fait un signe de tête lui indiquant de regarder dans ma direction. J’aurais du me méfier.
Moi, je faisais face à la porte. J’aurais du me mettre dos à la porte, et face à eux.
J’ai senti quelque chose sur mon épaule. J’ai cru qu’il s’agissait de l’effleurement d’une écharpe ou d’un passager qui pour garder l’équilibre m’avait touché par inadvertance.
Une fois encore, quelque chose a touché mon dos. Je n’y ai pas vraiment fait attention.
Et puis franchement, quelqu’un a tapé sur mon épaule. Je me suis retournée en souriant comme à mon habitude. Je devais être en train de marcher sur le bas de pantalon d’une jeune femme trop maigre pour retenir ses vêtements sur les hanches, ou être sur le chemin d’un petit homme pressé-stressé qui voulait être le premier à descendre à la prochaine. Elle m’aurait montré son pantalon serpillière et j’aurais présenté mes excuses en voyant l’empreinte laissée par ma chaussure ; il m’aurait demandé « vous descendez ? » et j’aurais répondu « non, allez-y », sachant bien qu’il n’aurait pas pu aller plus loin.
Mais voilà, je me suis retournée et personne ne souhaitait me parler. Que des regards fuyants de la part des cinq ou six gaillards qui m’entouraient, tous plus grands que moi.
J’ai repris ma position, et les petites tapes dans mon dos ont continué.
Je me suis retournée à nouveau, toujours souriante, parce que selon ma philosophie crétine, faire la gueule ça n’arrange pas les choses. Toujours aucune manifestation, rien. J’ai à peine remarqué un grand dadais qui se cachait derrière un de ses camarades.
Je me suis retournée et le petit manège a repris de plus belle.
Mon sourire s’est un peu estompé. J’ai juste tourné la tête cette fois-ci, de manière plus décidée, mais toujours pas de volontaire. L’autre qui derrière son parapet-pote me regardait d’un oeil amusé, a complètement disparu quand j’ai dit « bon, vous ne voulez pas parler ? Tant pis. »
L’un d’eux m’a répondu : « Moi madame, je sais c’est qui, je peux dire c’est qui ! ».
Plus nigaude que jamais, j’ai sorti un « dénoncer, c’est pas bien ». Dogme stupide hérité de l’enfance ayant donné naissance à une adulte aux principes un peu désuets et trop souvent mal adaptés à la situation.
Le planqué s’est alors fait entendre « Ah, ça ce que vous dîtes, c’est bien Madame, c’est bien », son sourire laissant apparaître un strass incongru dans le tartre qui jaunissait son incisive.
Je me suis retournée. Tapotements dans le dos. Encore.
Je leur ai fait face, le visage peu amène. Fixant le planqué dans les yeux.
« C’est pas moi Madame, pourquoi vous me regardez, c’est pas moi… ».
J’ai affiché la mine de celle à qui on ne raconte pas de craques.
Ils se sont mis à envoyer des « pas de couilles » au planqué et ont échangé des mots que je ne comprenais pas.
Je me suis retournée, contente de mon effet, persuadée qu’ils allaient me laisser tranquille. Je me disais que j’allais quand même me barrer à la prochaine quand j’ai senti le passage d’un main sur ma fesse.
Encore un fois, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une erreur. Allez ! Laisse-toi marcher sur les pieds sans rien dire idiote.
Je ne pouvais pas faire grand chose de toutes les façons. J’étais encerclée par un rideau de grands mecs qui me dissimulait au yeux des autres passagers s’il y en avait eu un suffisamment brave ou costaud pour me venir en aide.
Je n’ai rien dit, ne pas faire de vagues surtout, pour ne pas déplaire, pour ne pas qu’ils s’énervent et se mettent à me cogner.
Re-tapotements de plus en plus appuyés. J’ai failli perdre l’équilibre.
Comme je n’ai rien dit la première fois, ma fesse s’est fait palper discrètement cette fois.
Là, je me suis braquée, mon corps s’est raidi, j’ai commencé à fouiller mon sac d’une main, sous l’œil du « veilleur » qui s’inquiétait. Pas de signe de tête, mais je savais qu’il avait prévenu ses amis encore une fois. Je l’ai regardé droit dans les yeux, sans émotion particulière, puis j’ai enfin sorti mon… stylo à bille rouge. Pourquoi mon stylo à bille ? Pour me défendre en cas d’attaque ? Le planter dans l’œil ou la flanc d’un assaillant avant d’écrire, en m’appliquant sur mes pleins et déliés, « gros con » sur son front ?
Non, pour me donner une contenance, me rassurer. Je ne savais pas quoi faire, alors je me suis rabattue sur mon outil favori.
Il m’ont peut-être encore touché la fesse, je ne sais pas, je me rappelle avoir entendu des paroles dites sur un ton d’encouragement me semblaient. Je me rappelle juste que, prise d’une fulgurance tardive, j’ai fait ce que j’aurais dû faire dès le début : je me suis mise dos à la porte, face à eux. Au moins, s’ils avaient l’audace de continuer à me toucher à visage découvert, je pourrais savoir qui avait osé.
J’ai continué à fixer le présumé coupable, forte en apparence, honteuse à l’intérieur de m’être aussi peu défendue. La station approchait. Je me sentais conne, conne, conne.
J’ai dit : « c’est drôle, hein ? », bravo, maintenant tu es une vraie rebelle dont tout le monde a peur. Ouais !
Pas démonté, convaincu de son innocence, le gars m’a rétorqué « Quoi ? Pourquoi vous me regardez ?»
La rame a ralenti sensiblement.
J’ai marqué ma désapprobation faiblement d’un « Pffff… » en secouant la tête.
Le veilleur à ma gauche m’a regardée en ricanant. « Ca t’amuse ? »
Il m’a lancé dans un regard noir : « A qui tu parles, là ? »
J’étais déjà dehors et c’était tant mieux. Le veilleur, le seul qui fût à peu près de ma taille, montrait une mine hargneuse.
J’ai couru et suis montée dans une autre wagon, était-ce le suivant ou celui d’après ?
J’avais envie de pleurer, la gorge nouée, la tête en feu.
Je voulais tout faire à la fois. Rentrer chez moi au plus vite, descendre et demander à mon chéri de venir me chercher pour que nous rentrions ensemble, continuer mon chemin vers l’appart de mon amie chez qui j’avais caché un cadeau pour mon Loup, cadeau que j’aurais pu prendre un autre jour, d’ailleurs, Noël n’était pas là avant 3 jours encore.
Je m’en voulais tellement que j’avais envie de me lacérer toute entière en m’injuriant, me bourrer le bide de coups de poings, me mettre des baffes jusqu’à en perdre connaissance. J’en voulais tellement à ces cons d’avoir touché mon intégrité. J’essayais de ne pas penser à ces mains dégoûtantes sur moi. Je me suis sentie sale. Puis je me suis dit que je n’avais pas été victime d’un viol non plus, et que je devais arrêter de dramatiser, que ce n’était pas si grave. Et pas question d’apitoiement sur soi, dans mon cas, celui d’une femme même pas capable de se défendre mieux que ça et de penser plus vite à de bonnes stratégies de protection. C’était un peu, beaucoup ma faute. Je n’avais qu’à ne pas paraître si amicale, qu’à ne pas laisser la situation empirer à ce point. C’était ma faute.
Un peu calmé, je suis finalement allée chez mon amie qui avait laissé ses clés à mon attention chez le gardien, ce monsieur qui d’habitude ne s’éloigne jamais de l’immeuble plus d’un quart d’heure. Ben voilà, il n’était pas là.
Deux habitants de l’immeuble m’ont dit qu’il n’allait pas tarder à revenir. J’ai attendu dedans, puis dehors.
J’avais envie de retrouver mon chéri, j’avais envie de me sentir protégée dans ses bras, mais le froid m’obligeait à me concentrer sur autre chose que ce qui venait d’arriver. C’était une sorte de pénitence, une bonne punition pour ce que j’avais fait, ou justement pour ce que je n’avais pas fait.
En appelant mon amie pour lui demander si son concierge était au courant de ma venue, j’ai craqué en lui racontant rapidement l’histoire. Elle m’a consolée, pour un moment.
Et puis j’ai continué à attendre.
Au bout d’une heure et demi, j’ai décidé de partir au grand dam du vieux voisin qui m’a dit : « il va arriver quand vous partirez ».
Je lui ai dit au revoir, j’ai pris un chemin plutôt qu’un autre pour rentrer et six mètres plus loin, je suis tombée sur le gardien. Le paquet récupéré, je me suis escrimée pendant dix minutes à verrouiller la porte un peu difficile de l’appart’. Je pouvais rentrer à la maison après cette attente purificatrice.
Il était bien entendu hors de question de prendre le métro pour rentrer, et le prochain bus ne serait là que dans 25 minutes, aussi incroyable que cela puisse paraître dans ce quartier toujours animé en plein Paris. Seule solution : marcher. Ca me fera les pieds me disais-je toujours dans ce trip casuistique à la con qui me conseillait la rédemption par la peine et la résipiscence dans l’effort physique. Insanité manifeste.
Sur le chemin, je me demandais comment j’allais raconter tout ça à mon chéri. Il condamnerait probablement mes actions et ma sottise et il aurait raison. Il faudrait lui narrer les faits avec recul pour ne pas l’inquiéter.
Là, j’ai croisé un petit garçon qui rasait les voitures et qui a semblé apeuré quand il m’a vue, je me disais que je devais avoir une mine terrifiante et qu’il fallait que je recompose une expression neutre et présentable avant d’arriver à la maison.
Je me disais qu’il était tard et que ce petit sans parents, il devait avoir huit ou neuf ans, devait être rentré chez lui depuis longtemps. Là, j’ai entendu un bruit de léger frottement métallique derrière moi, quand je me suis retournée, j’ai vu que le gamin était en train de rayer consciencieusement les portes des voitures garées le long de la rue, l’air de rien. Mais manifestement ce n’était pas un acte fortuit. Je n’avais fait qu’interrompre son travail systématique, les marques sur les voitures que je découvrais en étaient la preuve. J’avais réussi à sauver, sans le savoir, la peinture de trois bagnoles dont les propriétaires ne pourraient jamais m’être reconnaissants. J’ai été prise de panique. Il s’agissait peut-être d’un acte de vandalisme exigé par les membres d’un gang auquel l’enfant voulait appartenir. Ou pire, il le faisait parce que personne ne lui avait appris que ce n’était pas bien, par ennui, ou pis encore, par plaisir. J’avais envie de rebrousser chemin pour lui faire une petite intervention auriculaire à la manière de la vieille école… Mais j’avais peur, peur d’un gamin qui n’était pas né quand j’avais déjà le droit de vote ! Et puis, je me suis dit, c’est commode, que ce n’était pas à moi de faire son éducation, mais si ses parents s’en foute, qui s’y intéressera, hein ? Bien sûr, j’ai culpabilisé comme une folle de ne pas avoir essayé de lui faire la leçon.
Et puis, je suis arrivée à la maison. Comme je lui avais demandé plus tôt dans la soirée, mon chéri n’est pas venu m’accueillir à la porte pour me donner le temps de dissimuler son cadeau.
J’ai enlevé mon manteau. J’ai posé le cadeau sur le lit. J’ai passé la tête par la porte du salon. Il m’a demandé comment j’allais, comment s’était passée ma journée, j’ai répondu que tout allait bien, il a souri, j’ai faibli.
Je lui ai avoué que j’avais été embêtée dans le métro mais que ce n’était rien de grave.
Il était inquiet. Je lui ai raconté cette histoire, un peu décousue alors dans ma tête, lui assurant que j’allais bien, mais les larmes que j’avais du mal à avaler me contredisaient avec un culot silencieux.
Il s’est énervé pas contre moi, mais contre ces cons. Il m’a demandé pourquoi je n’avais pas tiré sur la manette d’arrêt d’urgence. Là, je suis partie dans une colère folle en lui disant que ce n’était pas de ma faute que je n’avais pas pu réagir ni réfléchir autrement sur le coup et que, évidemment, c’était plus facile à dire qu’à faire !
Comment, à si peu d’intervalle, une même personne réputée saine d’esprit peut-elle tenir des raisonnements si différents à propos d’une situation ? J’avais tout occulté, tout sauf les éléments à charge pour me condamner en tant que bourreau de moi-même, juge et partie mais coupable évidente, et la minute d’après me voyait m’ériger en victime sans défense, drapée dans son innocence maculée.
Je suis partie m’enfermer dans la chambre, il s’est énervé en maudissant ces types, et je suis revenue, je ne voulais pas nous mettre dans cet état pour une histoire aussi conne. J’ai fini mon histoire, il m’a fait comprendre qu’il ne me faisait pas de reproches, ce que je savais bien, et je lui ai fait comprendre que de toutes les manières, tout s’était passé entre deux stations, que je ne pouvais pas atteindre la manette parce que l’un des jeunes hommes la masquait, que personne ne pouvait m’aider parce que j’étais à l’abri du regard des autres passagers et qu’ils auraient pu me baffer sans que personne ne s’en rende compte. Et puis, enclencher l’arrêt d’urgence pour si peu… en plein milieu d’un tunnel, quelle différence cela aurait-il fait ?
Il m’a conseillé la prochaine fois d’aller me plaindre au guichet pour qu’on les arrête. Mais ils étaient probablement tous mineurs.
Il était rage et peine et protection. Il s’imaginait en train de leur faire passer un sale quart d’heure. J’ai trouvé ça héroïque. J’étais encore plus amoureuse de lui.
Dans le métro, quand tout ça se passait, je me disais que s’il avait été là, rien de tout cela ne serait arrivé, ah non ! J’ai pensé à toutes les personnes qui devaient se faire emmerder parce qu’elles étaient seules ou faibles, ou même pas. Moi, je ne suis pas une chose chétive, j’ai toujours cru que ma carrure même sans être impressionnante me protégeait un peu plus des gens malintentionnés car ils ne sautent qu’aux endroits où la barrière est basse comme on dit chez moi. Et pourtant, ils n’ont guère hésité à m’importuner.
J’ai eu peur pour Célia, récemment célibataire, petit corps, santé fragile, mental affaibli par trop de peines. J’ai eu peur pour mon frère, pour mon chéri, ma mère qui porte son gigantesque sac à bout de bras quand elle vient à Paris, les filles de Racontars qui sont si belles et qui ne méritent pas de vivre dans un monde pareil, pour tout le monde. Crise d’angoisse.
Sans penser que j’étais totalement à l’abri de tout, j’ai toujours aimé croire, même en sachant pertinemment que c’était à tort, que je me défendrais mieux que mes proches, Le Loup mis à part ¤ il peut être sacrément teigneux ! ¤, que je suis plus forte, que je suis mieux armée. Je me suis pris une claque dans la gueule, comme si tout d’un coup, j’étais devenue vulnérable aux yeux du monde, comme si la fine porcelaine translucide de mes masques d’optimiste bonhomme ou de lisse impavide, ces masques qui ne trompent que moi et ceux qui ne me connaissent pas, était cassée, me laissant là, au vu de tous, avec toute ma lâcheté, mon inadaptation au monde.
Si cette histoire était arrivée à quelqu’un d’autre que moi, j’aurais été bouleversée pour la fille et dans une violente colère contre ces petites frappes, si c’était arrivé à un proche devant mes yeux, j’aurais sans hésiter, je crois, mais je préfère ne jamais avoir l’occasion d’en avoir le cœur net, sauté à des gorges, griffé, donné des coups de pied, pressé du jus de couilles sévère sévère… Mais je suis incapable d’avoir la même réaction parce qu’il s’agit de moi.
Depuis, j’ai repris le métro, seule, pour aller au boulot. Mais je n’ai pas remis le jean que je portais ce jour-là, quand je l’ai enlevé, j’ai demandé à mon chéri d’aller le mettre au sale, de toutes les façons, je ne l’aimais pas et je l’avais mis ce jour-là histoire de changer.
Est-ce que je vais mieux ? Oui, n’en faisons pas tout un fromage.
Est-ce que le Loup va vraiment m’acheter un de ces trucs qui envoie des décharges électriques pour que je me protège ? Je ne crois pas, et puis, ça me fait flipper de savoir que ce genre d’équipement peut-être utilisé par les « méchants », alors ne leur donnons pas de mauvaises idées.
Ai-je glissé un cutter dans mon sac, depuis ? Non, mais maintenant que j’y pense… ah, non, moi je serais plutôt spray au poivre… ou non finalement plutôt steak au trois poivres.
Est-ce que j’ai perdu un peu de confiance et de foi en l’Humanité ? Je ne sais pas, je ne pense pas.

vous, ici ?