En attendant le boulot

J’ai passé cet entretien tant attendu.
Tellement d’anticipation, de préparation et de questionnement pour que tout soit bouclé en quelques minutes. J’avais l’impression d’être une athlète s’entraînant pour courir un 200 m à la prochaine olympiade. 4 ans de travail pour 20 secondes de course au final.
Oui, j’exagère, je sais.

Récit.
Je me pointe, perchée sur des talons vertigineux, sortis de la naphtaline où je les avais rangés autrefois, avant entorse et grossesse, et mis rapidement quelques mètres  avant d’arriver au lieu de rendez-vous.
J’ai préparé mon petit programme, imprimé en triple exemplaire au cas où j’aurais deux interlocuteurs. Je l’ai tellement lu, relu, amendé et rêvé que je le connais sur le bout des doigts.

A la fin de note dernière rencontre, ils m’avaient demandé de réfléchir à ce que je ferais dans un premier temps si j’avais le poste, afin qu’ils se fassent une idée de ce qu’il faudrait mobiliser comme ressources et de ce que je voulais faire dans cette boîte où il n’y a jamais eu de spécialiste de la communication.

J’ai listé les basiques sans trouver d’idée de dingue pour les épater parce que « je n’ai pas de recette magique ou de potion toute prête, je préfère mieux connaître l’entreprise de l’intérieur avant de proposer quelque chose qui lui corresponde », j’avais bien répété mes raisons.

Après les salamalecs de circonstance ¤ « et les vacances ? », « et ce projet ? », « et cette amie en commun ? » ¤, le rendez-vous commence. Je joue mon rôle et donne vie aux mots m’appuyant à peine sur mon anti-sèche. Face à moi, le boss de la boîte, seul, adopte une posture un peu désarmante : lui, d’habitude si disert, se contente de m’écouter, les mains croisées devant la bouche. Simple clignement réflexe de l’œil ou acquiescement silencieux ? Moue de désapprobation ou bouche qui gratte ?
Je ne suis sûre que d’une chose : ses oreilles sont concentrées.
Ou peut-être pas…
Je lui précise alors qu’il peut m’interrompre quand il veut s’il est en désaccord ou qu’il a quelque chose à ajouter. Il répond qu’il se manifestera si ça ne va pas.
Je continue, rassurée.
Nous sommes interrompus par les dernières personnes encore présentes dans le bureau.
Je lui parle de traduire les valeurs de sa boîte en messages de communication, de trouver les bons outils de communication, un blog peut-être ? Et c’est là qu’il part dans sa vision du monde, de son métier, de la vie un peu, quoi.

Ce type a le feu sacré. Il a la vista. Intrépide, il veut tenter, expérimenter, faire, réaliser, il croit en une sorte de bien suprême et universel qui le ferait presque passer pour un utopiste simplet, un rêveur, un crétin qui va se brûler les ailes, s’il ne possédait pas cette très présente intelligence et ce bon sens indéniable.

Là, je me dis : « ma pauv’ fille, tu peux aller te faire voir avec tes propales à la con. Il veut de l’innovation, du jamais vu, du super-profond façon je-crée-je-transcende-je-t’emmerde-tu-peux-pas-comprendre-ça-va-bien-au-delà-de-ta-petite-personne. C’est vrai que des esprits brillants avec une telle clairvoyance, je n’en rencontre pas souvent dans le boulot. Quel choc de parler à quelqu’un qui utilise plus de cent mots de vocabulaire, pour qui le dénigrement systématique n’est pas l’unique mode d’expression et qui voit plus loin que le bout de son nez.
Il parle et il a cet enthousiasme rare, naturel et entraînant, qui n’est pas là pour masquer la vacuité de ses propos, il sait vraiment ce qu’il veut, et il a besoin d’aide pour y arriver.

J’écoute religieusement, j’interviens, nous évoquons des références communes, nous échangeons, et je donne encore le change, mais mentalement, j’ai déjà rangé mes feuilles, repoussé ma chaise, passé la porte d’entrée, sortie du métro, les épaules basses, la tête penchant sous le poids de la déception que je vais imposer à MonMari-MonFils, je m’apprête à ouvrir la porte de la maison, pleine de ce sentiment d’échec, persuadée de ne pas être à la hauteur de ces travaux d’Hercule auxquels j’aurais quand même bien aimé me mesurer.
Mais avant que mon talon ne touche le sol de mon home sweet home, Feu Sacré me tape sur l’épaule et me ramène violemment à l’endroit où je me trouve physiquement : une salle de réunion avec parquet bien ciré et mobilier d’édition, peuplée, à part moi, par ce type qui n’a toujours pas l’air de se lasser de moi malgré l’heure tardive et les 28 coups de fil qu’il a ignorés depuis le début du rendez-vous, et les messages laissés, et tous ses collaborateurs qui ont quitté le navire pour le week-end. Il me déclare : « bon, c’est un travail de titan, il ne faut pas se le cacher, mais je pense que ça peut être super intéressant ».

Evoquer toutes ces choses chouettes à faire à une personne qui ne fera pas partie de l’affaire à son grand désarroi ? Non, vous ne vous trompez pas, on appelle ça de la torture.

Il continue : « je ne sais pas si vous êtes toujours motivée après tout ça, mais moi, je suis hyper hyper motivé, super tenté, même, de dire oui, mais il me faut encore mettre deux ou trois choses au point. Alors, ça vous dit toujours ? »

Résumons mes pensées à cet instant en quelques mots :
« Hein ? »
« Moi ? »
« Sûr ? »
« Géniaaaaal »

Je réponds que je suis plus que jamais partante.
Mais ça ne suffit pas.
Je dois encore voir ou revoir des gens de cette boîte… début octobre !
Ça me paraît loooooooin, mais maintenant, j’ai l’habitude.

Il est honnête, il me dit que c’est bien que je rencontre d’autres personnes de confiance pour que j’entende leur son de cloche à propos de la philosophie de la boîte, ça lui laisse aussi le temps de trouver un moyen de financer ce poste (qui est une création qui arrive juste après une autre grosse embauche et que je demande un salaire substantiel par rapport à la taille et la jeunesse de la boîte).

Donc, j’ai avancé d’une case, et d’ici un mois, je serai peut-être fixée sur mon sort.
En attendant, j’essaie de renouveler mon intérêt pour mon job actuel (dur) qui me permet de dévaliser le rayon enfant d’une chaîne espagnole de boutiques de fringues, de répondre à des offres d’emploi qui me paraissent fades en comparaison (super dur), et de partir à l’heure pour retrouver homme et enfant (hyper fastoche).

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A propos Jazz

Jazz, c'est juste moi, ici et là.
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8 commentaires pour En attendant le boulot

  1. bonsais29 dit :

    Bonjour,
    j espere que avez bien dormi après cet entretien !!!!!
    courage… ce poste est pour vous.

  2. Vanyel dit :

    Salut Jazz,

    C’est sympa de te voir retrouver ton enthousiasme!
    Content que tu ne te laisses pas abattre par les miasmes de ton job actuel. Ça me fait un exemple 😉

  3. Jazz dit :

    J’ai bien dormi, merci.
    Mais toutes mes nuits n’ont pas été aussi calmes, à cause d’un vilain rhume qui ne veut pas quitter MonFils. Mais il est si mignon, que ces nuits en pointillés lui sont volontiers pardonnées.
    (mais alors, bonsais29, depuis quand on se re-vouvoie ?)

  4. Jazz dit :

    > Vanyel : Non, je ne me laisse pas abattre, c’est une forme de résilience que cultivent les parents paraît-il.
    Allez camarade, on continue le combat, on ne se laisse pas bouffer malgré les tentatives répétées de sape menées par le boulot !

  5. bonsais29 dit :

    depuis le temps…

  6. Jazz dit :

    Ma curiosité est piquée…
    Depuis le temps que quoi bonsais29 ?

  7. Marloute dit :

    Chic chic, ça a l’air passionnant!

  8. Jazz dit :

    Oui, c’est vrai, ça a l’air chouette comme job, pourvu que je l’obtienne !

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